Partie I. Est-ce que chercher des preuves de raisonnements mathématiques chez les animaux est une démarche trop anthropocentrée?


Avant de se lancer dans l’étude concrète de la représentation de concepts mathématiques chez les animaux, il semble important de se demander si cette démarche a un sens. Le risque existe que nous ne saisissions tout simplement pas ce qu’il y a de mathématique dans les comportements animaux, ou à l’inverse de sur-interpréter comme mathématique des comportements qui ne sont issus que de la sélection naturelle. Il faut donc étudier ce qui pourrait amener une espèce qui, a priori, ne communique pas avec homo sapiens à développer ce qu’il a lui-même défini comme concept mathématique.


A) Une vision idéaliste de la nature : les animaux ne peuvent atteindre que nos mathématiques

            Une première réponse à cet apparent paradoxe est d’avancer l’idée qu’homo sapiens a découvert les concepts mathématiques, mais que ceux-ci existaient avant qu’on ne les connaisse en tant que figures parfaites desquelles le monde sensible découle : « [Le monde] est écrit en langue mathématique » disait Galilée (Galilée, 1623). Concrètement les cercles imparfaits que l’on observe dans la nature ne seraient que de pâles copies des cercles parfaits qu’on ne peut se représenter que sur un plan fictif, intelligible, mais qui inspire le monde sensible. Et comment expliquer sinon l’omniprésence des mathématiques dans la nature ? Les exemples ne manquent pas pour défendre que cette dernière ne soit qu’une approximation d’un monde parfait. Typiquement, le nombre d’or est un réel qui caractérise de nombreux rapports de longueurs dans la nature, comme dans l’organisation atomique des cristaux de quartz ou sur les spirales formées par les étamines des fleurs de tournesol (Bakhta, 2020).

            Adopter cette position nous amène alors à nous demander comment homo sapiens a pu découvrir ce monde parfait et s’il est la seule espèce à pouvoir le découvrir. Heidegger nous dirait que le dasein (mot allemand désignant l’humain chez Heidegger) est le seul « étant » à s’intéresser à l'« être » des choses (Lévinas, 2001) ; en d’autres mots il serait la seule espèce à vouloir découvrir la raison d’être des choses. Ainsi, on peut imaginer que le dasein aurait découvert le monde mathématique dans sa recherche de sens profond derrière le monde sensible. Cependant, cette conception de l’humain comme nettement distinct des animaux, comme hors de la nature, est controversée. « Nos capacités cognitives ne s’activent pas en réponse à une pure volonté de savoir ; elles répondent avant tout à notre désir de vivre, à notre désir d’exister. Désir qui nous anime et nous apparente ainsi aux autres vivants », écrit François Flahault (Flahault, 2013). Ainsi, les animaux eux aussi pourraient jouer le rôle du dasein et s’intéresser au sens derrière le monde sensible.

             Penser le lien entre mathématiques et nature de cette façon nous conforte alors dans l’idée que si les animaux développent les capacités nécessaires pour faire des mathématiques et s’ils ressentent le besoin de le faire, ils le feront de la même façon que l’a fait homo sapiens. Nous pouvons citer l’exemple connu des abeilles qui construisent leur ruches de la manière la plus optimisée pour le stockage de miel en raison de leur structure hexagonale. Cette propriété mathématique n’a été démontrée qu’en 1999 et porte le nom de théorème de l’abeille (Hales, 2001). Un autre exemple est celui des cigales magicicada cassini qui ne sortent à l’air libre qu’à des intervalles de temps de n années, où n est toujours un nombre premier. Cela leur permet de ne pas croiser deux fois un prédateur qui sortirait toutes les x années, car x ne peut être un diviseur de n à moins d’être 1 ou n (Baker, 2009).

 

B) Une vision empiriste de la nature : les animaux n’ont aucune raison particulière de penser nos mathématiques

             Le problème de la position énoncée précédemment est qu’elle repose sur une supposée perfection du monde mathématique et cette prémisse paraît difficile à défendre. D’abord au XIXe siècle, l’avènement des géométries non-euclidiennes a mis en évidence le problème de l’axiomatique. En effet, comment prétendre à une perfection du monde mathématique si celui-ci se voit modifié si l’on en change les principes de bases : il y a autant de systèmes mathématiques que de systèmes d’axiomes cohérents. Et comme si ce n’était pas suffisant, Godel démontre au XXe siècle que pour tout système d’axiome il existe des énoncés vrais mais indémontrables. En d’autres mots, le monde mathématique n’est ni unique ni parfait (Miquel, 2012).

            Mais alors comment expliquer dans ces conditions que des animaux comme les abeilles ou la cigale semblent se servir de concepts mathématiques connus par homo sapiens ? Ce qui nous induit en erreur c’est que l’on cherche des mathématiques derrière certains comportements qui n’ont comme origine que la sélection naturelle. La cigale ne connait certainement pas le concept de nombre premier : c’est nous qui analysons une source à travers le prisme de nos connaissances mathématiques. Olivier Keller écrit dans le cadre de l’interprétation de sources préhistoriques : « De tout temps […] on a pratiqué les mathématiques avant de les penser pour en faire une théorie cohérente, sans que l'idée vienne à personne d'identifier ces deux étapes et de nier qu'il y ait progression de l'une à l'autre » (Keller, 2001). Se représenter le concept de nombre premier et l’utiliser sont deux tâches bien différentes. Plus haut la citation de Galilée a été écourtée, en voici la suite : « [Le monde] est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont les triangles, les cercles et autres figures géométriques, sans lesquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot » (Galilée, 1623). Il faut souligner ici le « humainement » ; Galilée ne se trompe peut-être pas lorsqu’il prétend que l’humain ne peut lire le monde qu’en langage mathématique, qu’en sa langue mathématique. Mais pourquoi les animaux devraient-ils utiliser le même langage que nous ?

             Si on déduit de cette question que les animaux ne parlent pas les mêmes mathématiques que nous, il devient compliqué d’imaginer que nous puissions nous rendre compte du caractère mathématique de certains comportements animaux. Nous sommes peut-être passés complètement à côté de ce qui sert aux animaux pour lire le réel, simplement car nous ne l’avons pas reconnu comme mathématique. Se pose ensuite la question de la définition de cette discipline : les mathématiques sont-elles définies par la manière dont homo sapiens comprend le réel ou comme le langage de lecture du réel de telle ou telle espèce ? Dans tous les cas, le fait que les animaux n’aient a priori aucune raison de faire des mathématiques telles que nous les faisons semble résoudre le paradoxe initial.

 

C) Une vision plus évolutionniste : si un concept est bon pour modéliser la nature, une espèce désirant connaître le réel finira par l’adopter

             Cependant, la solution présentée juste avant ne prend pas en compte la dimension pratique des mathématiques. Les concepts développés par homo sapiens lui ont permis de réaliser de nombreux exploits technologiques qu’aucune autre espèce n’a faits. Fondamentalement, nos concepts mathématiques semblent avoir une certaine qualité en cela qu’ils servent de manière plutôt efficace pour modéliser la nature. Certes on peut imaginer que d’autres systèmes d’axiomes que les nôtres possèdent une qualité égale voire supérieure aux nôtres, mais aucune autre espèce ne semble avoir développé de tels concepts. Ainsi, par sélection naturelle il est logique qu’une espèce tende vers des concepts mathématiques de bonne qualité, ce qui restreint le champ des possibles et il devient alors plus probable qu’une autre espèce développe des concepts similaires aux nôtres.

             Pour justifier l’idée selon laquelle nos concepts, notre manière de voir les mathématiques est bonne pour modéliser la nature, il existe une multitude de cas où nos mathématiques semblent avoir un lien profond avec la nature, et notamment en physique. Typiquement, l’existence d’antiparticules a été prédite par des équations avant même qu’on en observe, Paul Dirac, le physicien à l’origine de cette découverte a même déclaré : « Mon équation était plus intelligente que moi » (Crease et Mann, 1986). Et ce genre de prédiction ne se résume pas à ce cas : c’est monnaie courante en physique que les équations précèdent l’expérience. Mais un cas encore plus perturbant est celui du calcul de l’énergie du vide par Cassini. Lors de ses calculs, Cassini tombe sur la somme des entiers naturels (1+2+3+4+…) et décide d’utiliser une formule loufoque découverte par le mathématicien Ramanujan qui dit que cette somme vaut -1/12. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les calculs de Cassini se sont avérés confirmés par l’expérience (Louapre, 2015). Même nos mathématiques les plus abstraites et poussées semblent avoir un lien profond avec le réel.

 Ainsi, les autres espèces qu’homo sapiens ont tout intérêt, d’un point de vue évolutif, à se tourner vers des systèmes mathématiques qui marchent bien. Elles ont beau n’avoir aucune raison a priori de se tourner vers nos axiomes, on peut supposer que par principe de sélection naturelle elles se tourneront vers des systèmes mathématiques les plus performants possibles. Et certes il n’est pas possible d’affirmer que nos modèles mathématiques sont les meilleurs pour décrire le réel, mais au moins sur Terre c’est ceux qui ont le mieux marché, d’un point de vue pratique. Il n’est donc pas inconcevable qu’une autre espèce que l’humain puisse aboutir à une manière de modéliser le réel, de faire des mathématiques similaires à celle que nous connaissons. Il semble donc pertinent d’aborder la question animale dans les mathématiques, en nous basant sur ce que homo sapiens reconnaît comme mathématique.

 

Baker Alan, 2009 « Mathematical Explanation in Science », in The British Journal for the Philosophy of Science, vol. 60.

Bakhta Athmane, 2020, La merveilleuse présence des mathématiques dans la nature

Flahault François, 2013, « L’homme fait-il partie de la nature ? », in Revue du MAUSS, no 2, n° 42, pp. 125‑128

Galilée, 1623, L’essayeur.

Hales Thomas, 2001 The Honeycomb Conjecture. Discrete Comput Geom 25, pp.1–22.

Lévinas Emmanuel, 2001, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, s.l., Vrin, 330 p.

Louapre David, 2015, L’effet Casimir…et le retour de 1+2+3+4+5+…=-1/12 ! – Science étonnante

Miquel Alexandre, 2012, « Les théorèmes d’incomplétude de Gödel »

Keller Olivier, 2001, « Préhistoire de la géométrie: le problème des sources » 

Crease Robert P. et Mann Charles C., 1986, The Second Creation, Macmillan Publishing Company, New York.






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