CONCLUSION. De la femme à la bête : récits anciens de métamorphose et leurs réappropriations contemporaines

 


Un article du Gorgonaïum :
Marianne Gossart, Claire Jeandidier, Daliane Piriou, Danaé Roques



(@aboutevie)

  

  Par la métamorphose, la femme est stigmatisée quand elle se tient en place, punie quand elle veut s’échapper et amputée quand elle est jetée dans le monde adulte. Mais n'y a-t-il pas plus ?


Lorsque la métamorphose est jetée par une entité divine, il s’agit soit d’une punition, soit d’une récompense, soit d’un moyen de venir en aide au·à la métamorphosé·e. Les métamorphoses punitives sont supposées mettre en avant un aspect de la personnalité du·de la métamorphosé·e. et ainsi le rendre visible à l’extérieur. Aussi, dans le cas des métamorphoses féminines, il s’agit souvent de limiter les femmes dans leur seul statut de femme. La métamorphose peut renvoyer un système d’oppression, mais s'avère aussi être le symbole de la métamorphose humaine de l’âge, souvent douloureuse. Par la métamorphose, la femme est stigmatisée quand elle se tient en place, punie quand elle veut s’échapper et amputée quand elle est jetée dans le monde adulte.


A l’évidence, les contes et les mythes se font aussi le reflet de ce qui se passe quand une femme devient puissante : elle devient seule, d’autant plus seule qu’elle est physiquement repoussante, étrange ; sa monstruosité reflète son statut de marginalisée, d’exilée. Nous l’avons vu, la monstruosité féminine explicite aussi la peur que les femmes peuvent inspirer à beaucoup d’hommes ; on les érige par la métamorphose en grandes méchantes (1) car, différentes, elles sont aussi incompréhensibles qu’elles sont effrayantes. “Because you think monsters are easier to understand than woman who say no to you” (2), chante Scylla (3).

 

Subir la métamorphose, c’est évidemment renoncer à l’humanité. Mais ne plus être humain·e, est-ce une nécessaire dégradation ? Ne plus être humain·e, c’est dépasser la division biologique et sociale, échapper à des cases qui sont d’autant plus étriquées quand on est une femme. On peut entendre la métamorphose féminine comme un échange profitable ; c’est troquer son humanité contre la monstruosité, mais aussi la vulnérabilité contre la protection, l’impuissance contre le pouvoir et l’indépendance. La réappropriation des récits de métamorphose des femmes par le prisme féministe permet de donner un rôle aux personnages qui symbolisaient la soumission au patriarcat. Grâce à elle, les femmes rentrent dans l’histoire en s’échappant de leur corps féminin ou en le transformant en outil  ; alors qu’on avait voulu les exclure de l’action, elles en deviennent le sujet : elles s’individualisent. Si outrepasser sa condition féminine nécessite d’en sortir entièrement et anatomiquement, s’il faut mettre au grand jour l’altérité du monstre, de la bête, pour souligner la déchirure entre l’humanité première et la stigmatisation des femmes  par les hommes, pourquoi pas. Oui, la femme a en elle la puissance et le monstre ; et si elle est libérée de sa condition humaine, c’est finalement qu’elle est devenue surhumaine dans sa bestialité.


  En conclusion, la question de pouvoir réinterpréter les récits n’est peut-être pas la plus pertinente : on a bien vu que les récits sont interprétés et réinterprétés au fil des siècles. Les symboles évoluent avec les réinterprétations ; et les reprises par différent·e·s auteur·trice·s à différentes époques n’ont pas pour vocation d’être des adaptations, c’est-à-dire qu’elles ne veulent pas respecter ce que l’auteur a voulu dire, mais reprennent les événements en les éclairant sous un jour différent, selon de nouveaux standards, en mettant en avant les problématiques contemporaines de l’époque. De plus, ces réinterprétations mènent à une analyse des mythes originaux avec un œil actuel. C’est donc l’occasion de pointer du doigt les stéréotypes implicites ou explicites véhiculés par les mythes anciens. Cela n’enlève en rien l’intérêt qu’on peut porter à ces récits, et trop calquer nos valeurs actuelles sur des œuvres d’un autre temps serait une erreur. Mais les réinterpréter aujourd’hui est un bon moyen de marquer l’évolution des mentalités féministes. Comme on renomme des rues pour implanter de nouveaux modèles de valeurs dans les esprits et les lieux, les anciens personnages féminins se réinventent sous la plume des auteur·trice·s. 


(1) Au sujet des méchants et méchantes Disney, un podcast intéressant : Le grand méchant queer | Camille on Acast
 
(2) « Car tu penses que les monstres sont plus facile à comprendre qu’une femme qui te dit non »
 
(3)  Du poème “Lamia to Scylla”, Great Goddesses : Life lessons from myths and monsters, Nikita Gill.


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