Partie II- Vers la fin de la domination : une révolte commune dans le vivant ?

Fourmis esclavagistes préparant un assaut (lemonde.fr)


A.    Un point de rupture : vers un renversement inévitable peu importe l’espèce

 

 

Prise de la Bastille le 14 juillet 1789. 

Dessin aquarellé de Jean-Pierre Houël, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, 1789.


           
L’humain semble attaché à la révolte. Depuis des siècles, les sociétés voient exploser
révolutions, frondes, émeutes ou encore rébellions. En réalité, le constat semble assez simple : là où il y a une révolte, il y a « une conscience et une conviction, une lucidité et une volonté » (Castéra, 2009). De fait, la révolte s’opère lorsque l’humain arrive à un seuil de rupture : après avoir enduré, il ne peut plus subir davantage. Mais pour que la machine soit mise en route, l’humain nécessite d'un élément déclencheur et celui-ci peut vraiment adopter toutes formes. Encore récemment, une flambée de protestations embrasait le monde et c’était, par exemple, l’augmentation du prix du ticket de métro dans la capitale qui a entraîné la colère au Chili (Herrero, 2019). Au Liban (Cardona, 2019), l’étincelle provient d’une taxe sur les appels WhatsApp, au Soudan (Le Troquier, 2021), c’est l’augmentation du prix du pain qui a entraîné une grande mobilisation. Et au cours des derniers mois, c’est l’essence qui a entraîné en France le mouvement des « gilets jaunes ». Mais en plus de ces facteurs locaux, Hardy Merriman (président du Centre international des conflits non violents (ICNC) à Washington) précise que tous ces mouvements de révolte sont liés au travers d’un objectif commun : imposer des limites aux dirigeants afin que les abus ne perdurent pas (Thibault, Dagorn , Bourcier, Leclerc, 2019). Camus le soulignait aussi lorsqu’il disait que les révoltes les plus « sacrées » sont celles qui surgissent lorsque l’humain est nié dans ses droits les plus fondamentaux (Camus, 1951). Dès lors, la révolte serait révélatrice d'une nature humaine dotée d'une dignité particulière, élément qu’on ne peut pas expliquer avec la biologisation.

 

Manifestations au Chili, 2020

(Chili : violentes manifestations à Santiago contre l’augmentation des prix du métro – Libération (liberation.fr))

 


 

            Concernant les fourmis, « il y avait un consensus sur le fait que les esclaves ne pouvaient se rebeller... » (Bellanger, 2009) jusqu’à récemment encore explique Susanne Foitzik, myrmécologue à l’université Ludwug-Maximilians à Munich. Selon les scientifiques, les esclaves étaient dans une impasse évolutive, c’est-à-dire qu’aucun comportement ne leur permettait d’obtenir un avantage direct ou indirect sur les esclavagistes. Pourtant, un comportement n’avait pas été envisagé : les esclaves tuant la descendance des esclavagistes. Toutefois, si pour les scientifiques leur action est faite de manière délibérée, une telle attitude soulève encore aujourd’hui de nombreuses questions. Les esclaves s’occupent très bien des œufs et larves de l’esclavagiste et ne commencent à les tuer qu’au stade de nymphe, et elles s’attaquent particulièrement aux femelles. Biologiquement, cela peut s’expliquer par le fait qu’une fois le stade de nymphe atteint, des informations chimiques présentes sur la cuticule des fourmis permettent de différencier leur espèce de celle des fourmis esclaves (Pamminger et al., 2013). Mais si les esclaves décident de les tuer afin de réduire la pression des raids sur leur colonie d’origine, les raisons de ce déclic restent encore floues. Il semblerait que les fourmis soient victimes d’une prise de conscience et décident de se rebeller pour sauver leur espèce et il ne s’agirait pas d’un déclic survenant parce que les fourmis esclaves ont trop enduré et ont atteint un point de rupture.

 

            Dès lors, une différence majeure entre la révolte chez l’humain et la révolte chez la fourmi sont les raisons qui mènent à celles-ci dans la mesure où les problématiques sociétales sont propres à l’espèce humaine. L’objectif d’une révolte peut être plus ou moins ambitieuse : exprimer un mécontentement général dans la société, contrer certaines idéologies voire aller jusqu’à renverser un régime. Toutefois, le moteur de ces rébellions est commun dans la mesure où il réside dans la volonté d’accéder à une société prospère pour tous-te. La lutte des classes est une constante dans l’Histoire. Encore aujourd’hui, cette lutte des classes fait rage et iels sont de plus en plus à voir leur situation stagner, voire se dégrader. Les Gilets jaunes en ont été l’expression la plus parlante des dernières décennies. Mais quand nombre de personnes issues de la classe moyenne en décomposition revendiquaient de meilleures conditions de vie et plus de justice sociale, le système de classe et de subordination entre elles perdurait et on observait alors chez les autres incompréhension et mépris. En outre, au sein-même de cette lutte des classes, un élément permet d’invalider tout parallèle établie entre humains et fourmis (ou animaux en général) : l’intervention de l’État. De fait, l’État-providence essaie en permanence de maintenir la tête de tous-tes hors de l’eau pour éviter l’avènement de toute forme de révolte. On pourrait d’ailleurs se demander jusqu’à quand. Pour l’instant, la politique de lutte contre l’épidémie nourrit au sein de la population une forme d’immobilisme mais le chômage, la précarité, l’incertitude grandissants participeraient bien à construire et nourrir un esprit de révolte : le problème est de savoir comment il s’exprimera.

 

 


B.    La défiance politique et la lutte non-violente chez les fourmis : mythe ou réalité ?

 

            La prise de conscience des oppressés de l’injustice de la situation à laquelle ils sont réduits par une classe dominante semble le point de départ de toute révolte. Pourtant, ce mouvement de prise de conscience d’une hiérarchie sociale et de sa place en tant qu’individu et surtout en tant que groupe, qui va de soi dans nos sociétés postrévolutionnaires, est un chemin qui ne va pas de soi. En effet, et contrairement à la forme de domination qu’exercent les fourmis esclavagistes, un pouvoir humain – potentiellement incarné dans un État despotique – maintient ingénieusement son prolétariat servile : propagande, obscurantisme religieux ou idéologique, faiblesse psychologique issue de la misère, etc. Mais un autre vecteur psychologique de maintien de la domination semble propre à l’espèce humaine : la « servitude volontaire » (idée introduite par Étienne de la Boétie en 1574). L’habitude (« première raison de la servitude volontaire ») et la pyramide de contrôle social (où certains opprimés se mettent au service des oppresseurs) empêchent cette étape décisive d’un futur renversement qu’est la prise de conscience. La Boétie parle de « sortir de l’habitude » : il faut pour cela acquérir une « conscience de classe », c’est-à-dire être capable de se représenter comme appartenant à une classe opprimée.

Dans son Histoire et Conscience de classe de 1923, le philosophe marxiste Georg Lukács ajoute que la conscience de classe est également la conscience de ce que le groupe social en question est capable d’accomplir, dans un processus historique long (Lukacs, 1974). Or, nous voyons bien que ces questions de luttes des idées et de transformations intellectuelles et sociales historiques ne sont en aucune mesure comparables avec l’asservissement entre populations d’insectes, non-seulement parce que les fourmis, comme nous l’avons dit, n’oublient pas leur colonie natale pour des raisons biologiques, mais également (et c’est cela qui nous intéresse), parce que les concepts révolutionnaires – conscience de classe entre autres – sont proprement humains. Cela explique la différence entre les actions protestataires des fourmis – actes indépendants et isolés – et celles des humains – une classe consciente cherchant à renverser la domination. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Pier Andrea Amato parle « d’être-révoltant », fondement ontologique que l’on ne peut recouper avec aucun autre être vivant malgré des comportements d’insoumission universaux (Amato et Salza, 2011).

 

 

            Au cours d’une révolte, dont la visée est notamment de renverser un système de domination, l’utilisation de la violence est contre-productive. De fait, si de nombreuses tentatives de soulèvements échouent, c’est souvent à cause d’actions désordonnées, d’une insuffisance de préparation ou encore d’une sous-estimation de l’adversaire (Sharp, 2009). Défier un groupe dominant n’est évidemment pas une entreprise aisée - dans la mesure où toute forme de lutte a un coût, des complications et fait des victimes - mais il existe des alternatives à la violence brute permettant aux résistants d’adopter des stratégies qui augmenteraient leur efficacité en réduisant les pertes humaines (Sharp, 2003). La violence brute ne peut fonctionner pour une raison simple : le groupe dominant est généralement mieux armé, ou en tout cas plus apte à faire appel à la violence physique pour asseoir son autorité. Comme Gene Sharp l’explique, « la chute d’un régime ne mène pas à l’utopie » (Sharp, 2009, 14) mais il existe des possibilités non-violentes pour aller vers une société plus juste et éradiquer les autres formes d’oppression. Dans son ouvrage, il montre que pour que le soulèvement soit efficace, les peuples ne doivent compter que sur eux-mêmes, sur leur confiance en eux et sur leur réflexion stratégique. La clé de la réussite réside dans la mise au point de stratégies et sur la nécessité d’une planification et d’une préparation soigneuse et attentive qui nécessitent bon sens, expérience et réalisme. Et cela ne relève pas du fantasme : Sharp insiste sur le fait que les dictatures - et les groupes dominants en général, possèdent des talons d’Achille offrant une faille pour les atteindre via l’option de la défiance politique. En ce sens, Bernard de Castéra souligne que toute violence produit un mal supplémentaire : « on a toujours raison de se révolter contre un mal, mais on n’a pas toujours raison dans la manière de se révolter » (Castéra, 2009). Dans tous les cas, que la violence soit efficace ou non, si on use de moyens barbares pour lutter contre la barbarie, on fait face à une grande contradiction. Et la lutte non-violente n’est pas qu’un concept théorique, c’est une chose qui fonctionne : aux Philippines le dictateur Marcos a été renversé par une révolte non-violente appuyée par des humains responsables, qui ont parfois préféré faire le sacrifice d’eux-mêmes plutôt que de faire des violences. Ainsi, ces chemins nous ouvrent la voie vers une réflexion d’avenir concernant la lutte politique.

 


Révoltes non violentes aux Philippines en 1986, photo d’Erik Petersen pour Politiken

(One of the most iconic photographs taken during... | not just the pink ball kirby... (tumblr.com))



 

            Pour les fourmis, on ne peut évidemment pas parler de défiance politique mais l’existence d’une stratégie est incontestable. Les esclaves ne s’attaquent pas directement à la colonie hôte mais bien à la progéniture des esclavagistes en adoptant un comportement infanticide une fois le stade de nymphe atteint. Ce comportement infanticide apparaît comme une seconde ligne de défense jamais observée contre des esclavagistes. En tuant la progéniture de l’espèce esclavagiste, les esclaves réduisent le nombre d’ouvrières esclavagistes disponibles pour les raids, ce qui diminue leur efficacité et augmente du même coup les chances de survie des colonies dont les fourmis esclaves sont issues. Toutefois, les scientifiques ne savent pas encore si cette stratégie est efficace du point de vue de l'évolution dans la mesure où elle n’a de sens que si elle procure un avantage aux esclaves en bousculant véritablement la reproduction de l’espèce hôte (Bellanger, 2009). Dans tous les cas, il semble que les fourmis soient en mesure de mettre en œuvre de vraies stratégies de rébellion mais on ne peut tout de même pas établir de lien avec les humains : on ne peut pas parler de choix politiques ici. En outre, l’usage de la violence apparaît obligatoire chez les fourmis qui, contrairement à l’humain - authentique être social -, n’ont pas véritablement le choix. Finalement, même si la loi du plus fort semble évitable, l’emploi de la violence a l’air, quant à lui, inéluctable.

 



C.    Le renversement d’une hiérarchie chez les fourmis, le renversement d’une idéologie chez les humains

            Au cours de révoltes et basculements systémiques, l’étape la plus complexe est sans doute l’aboutissement. De fait, on imagine naturellement que bien des révolutions ont fini par trahir leurs idéaux, voire ont tourné au bain de sang ou au régime totalitaire. A cela deux raisons majeures : d’un côté, la quête d'une égalité absolue entre les êtres finit par nier les droits de chaque personne et de l’autre, une interprétation extrême du concept de liberté peut aboutir à justifier le crime ou encore la destruction (Castéra, 2009). De cette façon, quand la révolte poursuit une idéologie, elle s'enferme vite sur un totalitarisme et finit par oublier les droits des humains qu'elle entendait servir au départ. C’est avec cette idée qu’André Breton explique dans sa fameuse formule [1] que le révolutionnaire a la volonté de « transformer le monde » alors que le révolté veut « changer la vie ». En faisant référence à l’œuvre de Camus (Camus, 1951), il souligne que le mot « révolution », comme la révolution de la Terre autour du Soleil, soutient l’idée du nécessaire inversement de la domination d’une classe sociale sur une autre. Ainsi, le schéma est gardé et le système persiste : après une rotation autour du soleil la terre retrouve sa position initiale. En revanche, « changer la vie » tient de la révolte. La révolte camusienne a le désir de sortir du schéma, elle est l’expression la plus pure de la liberté et enfante des nouvelles valeurs : elle exprime la volonté d’une refondation totale.


            Chez les fourmis, le cas d’un renversement du système de domination n’a pas encore été observé. De fait, éliminer la progéniture des esclavagistes permet de réduire quantitativement et qualitativement les raids de ces dernières sur les colonies voisines. Toutefois, les esclaves restent minoritaires dans la colonie hôte et incapables de renverser le système hiérarchique : il est compliqué d’imaginer un combat de fourmis mais celles-ci font bien appel à la violence (Moffett, 2012) et les fourmis esclavagistes sont plus perforantes et efficaces sur ce point. Dès lors, leur souhait au travers leur révolte relève peut-être bien plus de leur volonté de sauver leur colonie d’origine plutôt que d’une réelle volonté d’éradiquer la subordination existante. Et même si les esclaves étaient physiquement capables de se soulever contre leurs hôtes, il apparaît impossible que la finalité soit une colonie sans aucune hiérarchie, le modèle serait juste inversé.


            Enfin, l’humain peut être violent mais aussi altruiste : il s’agit de la seule espèce capable de se révolter pour une cause qui lui paraît « juste » (Castéra, 2009). Le sentiment d’humanité et propre à son espèce marque une réelle rupture avec toute autre espèce animale. Dès lors, la révolte n’est pas le propre de l’humain mais l’humain a de l’empathie pour ses semblables et il s’agit de la seule espèce à s’indigner de comportements telles les discriminations. De cette façon, si toutes les révoltes ne sont pas toujours absolument justes, certaines le sont tout de même. Ainsi, on peut juger que c’était le cas du combat mené par la Résistance au régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale, qui parvint à débarrasser l'humanité d'un régime criminel.

 

Résistants danois pendant la Seconde Guerre Mondiale

(Danish resistance fighters being instructed in the use of hand weapons (WW2, date unknown) [1200x800] : HistoryPorn (reddit.com))


 

Néanmoins, il est difficile de définir le cadre de la « juste » révolte et même si on y parvient, il faudrait alors s’assurer de la possibilité de canaliser l'énergie exprimée par les humains révoltés pour reconstruire un ordre plus juste et plus humain. En outre, les révoltes humaines sont incomparables aux révoltes menées par les fourmis esclaves. Les raisons de ces dernières sont encore floues pour les scientifiques mais il serait absurde de parler des fourmis comme des êtres sociaux, d’autant plus qu’établir un lien entre ces deux situations justifierait le massacre des dominants pour la prospérité des dominés.

 

Finalement, la formule de Camus permet d’insister sur les conditions nécessaires à une révolte humaine efficace mais surtout profitable : « plus la révolte est profonde, plus elle révèle un sens élevé de la Justice et du bien » (Camus, 1951).




[1] « Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. », André Breton, Discours au Congrès des écrivains (1935)

 

 

Amato Pierandrea et Salza Luca, 2011, La révolte, 1er édition. Paris, Nouvelles Editions Lignes. 

Bellanger Boris, 2009, « L’incroyable révolte des fourmis esclaves »,. Science & Vie. Adresse : https://www.science-et-vie.com/archives/l-incroyable-revolte-des-fourmis-esclaves-14115

Camus Albert, 1951, L’Homme révolté, Paris, Gallimard.

Cardona Simon, 2019, « La rue libanaise s’embrase à cause d’un projet de taxe sur WhatsApp du gouvernement »,. Adresse : https://www.franceinter.fr/monde/la-rue-libanaise-s-embrase-a-cause-d-un-projet-de-taxe-sur-whatsapp-du-gouvernement

Castéra Bernard de, 2009, La révolte est-elle juste ?, Edifa-Mame.

Herrero Océane, 2019, « Chili: à l’origine de la crise, des tickets de métro et de profondes inégalités »,. LEFIGARO. Adresse : https://www.lefigaro.fr/conjoncture/chili-a-l-origine-de-la-crise-des-tickets-de-metro-et-de-profondes-inegalites-20191021

Le Troquier Pauline, 2021, « Colère. Les Soudanais asphyxiés par le prix du pain »,. Courrier international. Adresse : https://www.courrierinternational.com/article/colere-les-soudanais-asphyxies-par-le-prix-du-pain

Lukacs Georg, 1974, Histoire et conscience de classe : Essais de dialectique marxiste, Editions de Minuit.

Moffett Mark, 2012, « Les fourmis et l’art de la guerre »,. Pour la Science. Adresse : https://www.pourlascience.fr/sd/ethologie/les-fourmis-et-lart-de-la-guerre-6734.php

Pamminger Tobias et al., 2013, « Geographic distribution of the anti-parasite trait “slave rebellion” »,. Evolutionary Ecology, vol. 27, n° 1, p. 39‑49.

Sharp Gene, 2009, De la Dictature à la Démocratie, L’Harmattan.

Sharp Gene, 2003, La force sans la violence, L’Harmattan.

Thibault , Dagorn , Bourcier, Leclerc, 2019, « Du déclencheur local à la révolte globale : la convergence des luttes dans le monde »,. Le Monde.fr. Adresse : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/11/08/du-declencheur-local-a-la-revolte-globale-la-convergence-des-luttes-dans-le-monde_6018514_4355770.html


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