A) Persistance de la croyance astrologique malgré les phases de répression
La Rome antique reste fidèle à la tradition grecque, ainsi l’astrologie garde son statut de science. Elle était même institutionnalisée, puisque sous Tibère (42 av ne – 37 de ne) et Hadrien (76 de ne – 138 de ne). Des critères de qualité étaient imposés aux astrologues par la législation des pratiques divinatoires. L’astrologie avait déjà des adversaires à cette époque, comme Sénèque qui jugeait les astrologues trop timides et souhaitait qu’ils lient le destin des êtres humains à tous les astres, trouvant illogique de se limiter à quelques-uns ; mais les astrologues gardent un grand pouvoir jusqu’à la chute de l’Empire, à la fin du quatrième siècle de notre ère. La véritable répression se fait plus tard : au Moyen Age. En effet au XII siècle les croyances païennes se répandent trop et deviennent dangereuse : « l’époque faste des sorciers, alchimistes et astrologues s’achève » (Kunth et Zarka, 2005). C’est en 1139 que l’Eglise décide, lors du 2ème concile de Latran, que les devins étaient des hérétiques et devaient être torturés et brûlés.
En effet l’astrologie pose un problème à l’Eglise chrétienne quant à la notion de libre arbitre : quelles sont les conséquences de l’influence des astres sur le principe du péché ? L’astrologie menace la structure même de l’Eglise et de la croyance chrétienne, centrée autour de la recherche du salut par la bonne conduite. Or si notre destin est influencé par les astres, les êtres humains ne sont plus responsables de leurs actes, ou en tout cas dans une moindre mesure. Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) a joué un rôle clé dans ce débat en distinguant la bonne astrologie de la mauvaise. L’astrologie acceptée étaient celle affirmant que « les astres sont la cause de tout ce qui se passe dans les corps inférieurs, mais l’homme peut toujours agir, sous l’empire de la raison, contre l’inclinaison produite par les corps célestes, car il est impossible que les corps célestes agissent directement sur l’intelligence et la volonté. » (Kunth et Zarka, 2005). L’astrologie que nous connaissons aujourd’hui, centrée sur les signes du zodiaque et les horoscopes, serait prohibée par le théologien. L’astrologie jugée légitime par les théoriciens de l’époque est très liée à la cosmologie aristotélicienne, redécouverte en Occident chrétien dès le XIIème siècle « par le truchement de la littérature astrologique arabe » (Beaujouan, 1966). La répression par l’Eglise des croyances astrologiques jugées hérétiques a été extrêmement violente au XIIIème siècle. L’inquisition, initialement crée pour lutter contre les Cathares, a étendu son champ d’action aux devins, sorciers et astrologues, considérés comme des blasphémateurs. Cependant la pratique astrologique ne disparaît pas, la croyance continue de se transmettre parmi les plus fortunés et les astrologues vivent cachés.
Nous avons vu les oppositions les plus notables face à l'astrologie dans l’histoire, nous allons maintenant parler de son utilisation comme outil politique. C’est au XVIème siècle que cette pratique fait son grand retour, par l’intermédiaire de Catherine de Médicis.
B) La montée en puissance de l’astrologie dans la sphère politique : un moyen de légitimer un pouvoir et de prendre des décisions
L’appui sur l’astrologie dans les décisions politiques dans l’Antiquité amorce une longue tradition de l’astrologie comme outil politique (Hübner, 1983). Les temps oraculaires en Grèce antique sont nombreux et les gouvernants grecs - comme reflété dans les récits mythologiques - consultent les oracles avant chaque décision politique. Les empereurs romains répètent cette tradition. A son origine, l’astrologie ne concerne que les plus grands : rois, princes et grands dignitaires du royaume. Tacite, historien romain, rapporte dans les Annales les oracles des astrologues chaldéens qui décryptent le sort de Néron : « Il régnera, mais il tuera sa mère » (Devillers, 1997). Sous l’Empire, avoir un bon horoscope destine à un grand avenir dans l’Empire. En effet, selon les Romains, c’est une garantie de la volonté des Dieux, un acte de légitimité. Il est donc indéniable que l’être humain se soit découvert un lien intime entre sa destinée et les astres. Ce lien, au cours des siècles a été exploité différemment. Or, ce « lien céleste » prestigieux a bien souvent permis de justifier quelconque action : une arrivée au pouvoir ou un renversement du pouvoir. Les astres ont ainsi été utilisés par le corps politique pour régner mais aussi pour justifier l’établissement de leur pouvoir.
De Charles V à Catherine de Médicis en passant par Charles Quint, les souverains ont un regain d'intérêt pour l’astrologie judiciaire. Ainsi, ils permettent de réintroduire l’astrologie dans le domaine public et savant. Charles V est un adepte de l’astrologie et des sciences divinatoires. Alors que l’astrologie va à l'encontre de la doctrine de l’Eglise et de l’Université, sa bibliothèque comporte en 1380 des ouvrages d’astrologie et d’art divinatoire. Même s’il applique ses croyances principalement dans des consultations privées qui n’interfèrent pas dans sa vie politique, Charles V entreprend une politique de vulgarisation d’ouvrages d’astrologie et les fait traduire en français dans le même temps. L’astrologie redevient alors une discipline légitime. Au XVIe siècle, l'empereur germanique Charles Quint s'intéresse à l'astrologie et prescrit l’enseignement de cette discipline. En 1520, une chaire d’astrologie au Vatican est inaugurée. C’est Catherine de Médicis qui, dans cette lancée, s’entoure de magiciens et d’astrologues à la Cour : Casimo Ruggieri et Nostradamus. Ces astrologues vivent à la cour et sont au cœur des affaires d’Etat, suivant Catherine de Médicis dans chacun de ses déplacements (Capodieci, 2011). Casimo Ruggieri prédit notamment la fin de la Dynastie des Valois, à laquelle succèdera celle des Bourbons. Ainsi, à cette époque, l’astrologie n’est plus considérée comme un divertissement mais comme une science fondée sur les lois de la nature et du cosmos. Ces lois, d’origine divine, trouvent un accord avec la foi chrétienne. L’astrologie judiciaire entreprend ainsi son grand retour : personne n’ose rien entreprendre d’important sans avoir auparavant consulté les astres à la Cour de Catherine de Médicis. Médecine, art, politique, psychologie en passant par la météorologie : les domaines de l’astrologie explosent. L’astrologie « savante » se développe et tous les grands, comme dans l'Antiquité, s’entourent d’astrologues.
Les astrologues Nostradamus et Côme Ruggieri soulèvent la question de la postérité de ces astrologues de renoms, ainsi que la question de la pertinence et de la véridicité de leurs prophéties astrologiques. Nostradamus (1503 - 1566) incarne la figure du prophète : certains pensent que dans ses Prophéties de 1555, il aurait prédit le Grand incendie de Londres de 1666, la révolution française, le règne de napoléon, l’arrivée d'Hitler au pouvoir et encore de nombreux événements allant jusqu'à la crise de la Covid-19. (Médecin, astrologue et prophète : qui était Nostradamus ?, 2021). Médecin et astrologue, Nostradamus écrit chaque année un calendrier de prédiction pour l’année à venir. Sa renommée se construit rapidement, mais c’est la prédiction de la mort du roi Henri II, qu’il aurait prophétisé dans un quatrain, qui le place au-devant de la scène. Il devient astrologue officiel de Catherine de Médicis, femme du défunt François II. Denis Crouzet, historien contemporain analyse les prophéties et prédiction du célèbre prophète pour tenter de comprendre l’engouement général. Pour lui, c’est le style énigmatique et évocateur qui en fait sa renommée :
« Le bestiaire des Prophéties n’est constitué que de serpents, léopards sangliers, aigles, animaux, d’agressions déchirantes, de griffures et de morsures pour la plupart. Quant aux hommes, ils ne sont que des bourreaux, monstres, ou victimes ; ils ne trouvent jamais la paix, ou que très provisoirement. Le potentiel panique du discours provient de la violence des images, de la suggestion qu’elles font ressortir et produisent, de leur composantes explicites mais aussi de leur absence d’intelligibilité immédiate. » (Millet, 2011)
Côme Ruggieri (? - 1615), est un astrologue et conseiller florentin de Catherine de Médicis. Il serait le fils et le disciple de Ruggieri l'Ancien, médecin astrologue du père de celle-ci. Les prédictions faites par Côme Ruggieri ont influencé la vie de la Reine : destinée à mourir près de St-Germain, la reine vouant à ces prédictions une confiance aveugle, interrompt la construction du Palais des Tuileries, situé près de l'église Saint-Germain-L'auxerrois. C’est pourtant auprès du prêtre Julien de Saint Germain qu’elle serait morte... (Capodieci, 2011)
C) Comment l'astrologie a-t-elle frayé sa place dans les décisions politiques contemporaines d'un monde occidental dominé par le savoir scientifique ?
Comment un être humain assumant les plus hautes responsabilités de l’État, pouvait-il avoir eu recours à l’astrologie pour prendre certaines de ses décisions ?
Tout d’abord, ce sont la voyance et le tarot qui accompagnent l’astrologie dans la sphère politique. Marie-Anne Lenormand (1772 - 1843), surnommée l’ « enfant sorcière » fut la première femme dont on retrouve aujourd’hui des écrits de ses prédictions. Cette femme aurait prédit la mort de Bonaparte et invente le jeu divinatoire du Tarot ; marquant un tournant dans la démocratisation de la voyance en France. Au fur et à mesure, les voyantes et médiums deviennent des outils courants de la sphère politique ; nombreux hommes politiques du XXe sphère avaient une voyante. C’est la célèbre Madame Fraya, dont les consultations s’étendaient de Georges Clemenceau à Jean Jaurès, en passant par Raymond Poincaré, qui a entamé une nouvelle ère de croyance aveugle en cette « science » ; suite à des prédictions qui se sont avérées vraies. Mais les vraies causes sont plus certainement la montée au XXe siècle des incertitudes et des violences ; et l’astrologie apparaît comme « une béquille dans un monde désarticulé » et résulte d’« un inéluctable besoin de croire. » Cette montée des consultations astrologiques au sein du pouvoir reflète également les incertitudes des hommes de pouvoirs face à leurs responsabilités.
Ronald Reagan, 40e président des Etats-Unis (1981 - 1989), a profondément marqué les esprits. L’homme le plus important du monde … était en fait une femme, la sienne, maître de ses moindres faits et gestes. En 1981, Reagan manque de se faire assassiner, et Nancy, sa femme envahit par le sentiment d’impuissance face à la sécurité de son mari, se tourne vers l’astrologie.(Match, s. d.). C’est Joan Quigley, se revendiquant du domaine de l’ « astrologie politique et prévisions de grands événements du monde » qui s’occupe incognito du président dont elle dira qu’« il est verseau, le meilleur signe astrologique des présidents américain ». Chacun de ses déplacements est sujet à une étude astrale, et l’astrologue passe cinq à six heures par jour sur l’emploi du temps du chef d’Etat. Ces thèmes et études astrales conduisent à régler la vie de Reagan, et principalement sa vie diplomatique : le Sommet de Washington a lieu le 8 décembre 1987 à 14h, moment le plus propice à la rencontre avec Gorbatchev, selon Quigley. C’est Nancy Reagan qui approuve tous les rendez-vous de son mari ; elle est considérée comme l’outil le plus efficace de la Maison Blanche. C’est ainsi l’astrologie qui s’est installée à la Maison Blanche, prenant une véritable place juridique au sein de la société. On retrouve cependant dans cette étude la volonté de contrôler ce qui nous échappe, en utilisant l’astrologie comme un bouclier face aux angoisses et aux questions laissées en suspens.
Mais l’Astrologie au pouvoir témoigne souvent d’une volonté individuelle - davantage que collective - de croire et de s’adonner à cette science. C’est en France que François Mitterrand provoque un scandale lorsque Elizabeth Teissier, astrologue, révèle au grand jour des enregistrements pris entre le Président et elle entre 1990 et 1995. Cette diffusion est l’occasion pour l’astrologue de « répondre à toute sorte d'insinuations qui jetaient le doute sur les rapports, pourtant purement professionnels, entre Mitterrand et [elle], et montrer l'importance du paramètre astrologie en politique » Dans son livre Sous le signe de Mitterrand, elle réalise un véritable plaidoyer pour l’astrologie ; elle démontre que le Président, lui-même sceptique, a été convaincu. Les enregistrements montrent un président qui consulte son astrologue au sujet de la Guerre du Golfe, ou d’autres sujets diplomatiques de grande envergure - mais ces informations sont à nuancer : Mitterrand demandait des conseils sur les dates (pour les thèmes et les études astrales) mais jamais de véritables conseils sur les événements en eux-mêmes. Contrairement à Reagan, l’astrologie était plus d'ordre moral et de soutien que pour véritablement régir sa vie politique. En fait, ces consultations relevaient davantage du choix personnel d’un homme malade plutôt que d’un choix de chef d’Etat. Tessier parle dans son livre d’un aspect psychologique de ces consultations ; comme un palliatif à la solitude de ce Président.
Se dessinent ici deux différentes façons d’utiliser l’astrologie dans le domaine politique. Néanmoins, c’est l’homme derrière le politique qui se distingue, c’est sa part d’humanité, d’incertitudes et son sentiment de responsabilité et de perte de contrôle qui le tournent vers l'astrologie.
Beaujouan Guy, 1966, « Histoire des sciences au Moyen Âge »,. Annuaires de l’École pratique des hautes études, vol. 99, n° 1, p. 313‑322.
Capodieci Luisa ), 2011, « Medicaea Medaea »: art, astres et pouvoir à la cour de Catherine de Médicis, Genève, Droz.
Devillers Olivier, 1997, « Les livres XIII et XIV des Annales de Tacite »,. Vita Latina, vol. 147, n° 1, p. 42‑56.
Hübner Wolfgang, 1983, « L’Astrologie dans l’Antiquité »,. Pallas. Revue d’études antiques, vol. 30, n° 1, p. 1‑24.
Kunth Daniel et Zarka Philippe, 2005, « Brève histoire de l’astrologie occidentale »,. Que sais-je?, vol. , n° 2481, p. 13‑28.
Match Paris, « A la rencontre de l’incontournable astrologue des Reagan »,. parismatch.com. Adresse : https://www.parismatch.com/People/Politique/A-la-rencontre-de-l-incontournable-astrologue-des-Reagan-926079 [Consulté le : 2 mars 2021].
Médecin, astrologue et prophète : qui était Nostradamus ?, 2021, Reforme.net. Adresse : https://www.reforme.net/religion/histoire/2021/02/17/medecin-astrologue-et-prophete-qui-etait-nostradamus/ [Consulté le : 7 mars 2021].
Millet Audrey, 2011, « Denis Crouzet, Nostradamus. Une médecine des âmes à la Renaissance »,. Lectures. Adresse : http://journals.openedition.org/lectures/6456 [Consulté le : 7 mars 2021].



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