PARTIE 1 : Le constat d’un renouvellement nécessaire des modes de vie traditionnels des peuples arctiques

Source : https://www.amarok-espritnature.com/photo/001146SLIDER/transhumance-des-rennesc16.jpg

     Les peuples de l’Arctique se caractérisent par un lien très fort à l’environnement. Celui-ci régit leurs activités, leurs migrations, leurs croyances, en somme tous les aspects de leur culture et de leur mode de vie. Dès lors, le réchauffement climatique, en ce qu’il modifie justement cet environnement apparait comme une menace pour ces sociétés. En outre, iest responsable d’un bouleversement du monde animal qui n’est pas sans conséquence pour les populations et porte le risque de remettre en cause les savoirs accumulés jusque-là par les indigènes. 


A) Des sociétés fondées sur un monde animal aujourd’hui menacé par la crise environnementale 

 

Chasseurs-cueilleurs et éleveurs : un lien étroit avec l’animal 


La vie des Peuples Autochtones du Nord est centrée autour de la chasse, la pêche et la nature. Ils ont un profond respect pour l’environnement et les animaux sont des êtres sacrés. Ainsi, dans le langage des Samis, caractérisé par son fondement sur les situations de la vie quotidienne, une grande variété de mots renvoie aux animaux et à leurs comportements. Par exemple, il existe un terme pour désigner la peur du renne face à un chien (Howard, 2019). Par ailleurs, les sociétés autochtones vivent traditionnellement dans un environnement marqué par l’absence de végétaux et où les conditions extrêmes empêchent l’emploi de l’agriculture. Ils comblent de ce fait leurs besoins vitaux grâce aux animaux, qui déterminent leurs modes de vie. Ils consomment la viande et le lait, ils utilisent les os pour les outils, la peau pour les habitations, la graisse pour se réchauffer et les fourrures pour se vêtir (Loïzzo et Tiano, 2019). Les Samis sont ainsi traditionnellement nomades : ils pratiquent la transhumance depuis le XVIIe siècle, rythmée par les femelles dominantes. Les itinéraires des déplacements saisonniers, entre pâturages d’été et d’hiver, dépendent directement des ressources liées à la faune. Les Inuit quant à eux accordent une très grande importance aux animaux marins, surtout les phoques. La chasse à la baleine et à l’ours polaire constitue la fondation de l’économie de ces peuples de sorte qu’une baleine capturée peut combler tous les besoins familiaux pendant une année (Freeman, 2007). Toutefois, il est nécessaire de reconnaitre qu’aujourd’hui seulement 10 % de la population pratique encore ces activités. Enfin, le rôle des animaux est aussi très important dans la vie spirituelle des peuples indigènes. La croyance  sâme repose sur des légendes qui sacralisent les animaux, notamment la légende des aurores boréales, appelés « feux de Renard ». D’après celle-ci, ces phénomènes lumineux atmosphériques seraient les traces laissées après le passage d’un immense renard qui frôlait avec sa queue la crête des monts, provoquant de véritables étincelles dans les cieux. Les animaux sont de ce fait indispensables aux peuples du Grand Nord, au cœur de leur culture, constituant souvent un symbole et sont à l’origine de rites sacrés.  



Photos by Tulga Otgonbaatar


 Conséquences du réchauffement climatique sur le monde animal 

        Le réchauffement climatique se traduit par l’augmentation du niveau moyen de la température à la surface de la Terre et ce phénomène est amplifié dans les pôles terrestres. En effet, ce dernier bouleverse l’environnement de tous les écosystèmes arctiques à différentes échelles. Il affecte particulièrement la banquise, dont la fonte a de nombreuses répercussions sur le monde animal. Entre autres, cette mer de glace est contrainte à se former de plus en plus tard en hiver et à fondre de plus en plus tôt au printemps. Elle est ainsi progressivement réduite et perd en solidité. La pratique de la chasse par les Peuples Autochtones et les animaux devient alors de plus en plus dangereuse et à mesure que la banquise s’amenuise, les proies se raréfient (Loïzzo et Tiano, 2019). Un exemple marquant est celui des ours polaires, dont la survie est menacée par le manque de ressources, les phoques dont ils se nourrissent étant de moins en moins nombreux (Howard, 2019). Ce bouleversement des températures a également des conséquences sur l’accès aux ressources. En effet, la chaleur engendre une augmentation des précipitations. Celle-ci entraine la formation d’une couche de glace qui empêche les rennes de flairer ou d’accéder à leur principale nourriture, le lichen. Cette situation peut aboutir à une sous-alimentation de ces espèces et les éleveurs sont de ce fait forcés de chercher continuellement de nouveaux pâturages. Enfin, les océans sont aussi influencés par ces changements de températures car ils captent naturellement le CO2 présent dans l’atmosphère. L’augmentation de celui-ci entraine leur acidification, qui menace la vie des microorganismes et zooplanctons, à la base de la chaine alimentaire de la faune arctique. Le krill par exemple, un petit crustacé qui consomme des algues présentes sous la banquise est victime de ce phénomène (Loïzzo et Tiano, 2019). Sa disparition s’accompagnerait de celle des phoques et des baleines. Enfin, l’instabilité des sols expose les côtes arctiques à l’érosion ce qui entraîne l’effondrement de maisons aux bords de mers et les fondations des bâtiments ne sont désormais plus sûres. En définitive, le réchauffement climatique impacte énormément la faune arctique, et les animaux comme les peuples indigènes sont contraints de s’y adapter pour assurer leur survie.


La vidéo virale d'un ours polaire squelettique et affamé, filmée au Nunavut par le groupe écologiste SeaLegacy. National Geographic affirme que le réchauffement climatique était la cause de l'état de l'animal.

PHOTO : CRISTINA MITTERMEIER


Le besoin conséquent des indigènes de basculer vers d’autres moyens de subsistance 


    Un moyen de subsistance correspond à l’ensemble des activités par lesquelles une communauté se fournit en nourriture et en outils nécessaires pour satisfaire ses besoins vitaux. Chez les peuples indigènes de l’Arctique, la pêche, la chasse de mammifères marins ou terrestres et l’élevage de rennes constituent les quatre principaux moyens de subsistance (Krupnik, 1993, 8). Le Grand Nord se caractérise par une instabilité perpétuelle des conditions météorologiques et pour cela les peuples doivent être prêts à s’adapter. Les peuples Inuits de chasseur-cueilleurs possèdent des connaissances sur un grand nombre d’espèces, de méthodes de chasse et sur les territoires qu’ils fréquentent ce qui leur permet de s’adapter assez facilement en fonction des ressources disponibles - changer leurs routes de chasse ou partir à la recherche d’une autre espèce que celle prévue pour en donner quelques exemples. En revanche, bien que les éleveurs de rennes sibériens se vantaient d’avoir un moyen de subsistance plus stable - « nos aliments poussent même pendant notre sommeil » (Krupnik, 1993) - contrairement aux peuples voisins de chasseurs et pêcheurs, il arrive que l’élevage soit insuffisant à leur survie. La taille des troupeaux est menacée par les conditions environnementales (cf. I) b)) et l’histoire a montré le possible basculement des éleveurs vers la chasse ou la pêche voire la pratique des différentes activités au même temps afin d’assurer leur survie [1]. Si ces peuples trouvent des moyens de s’en sortir, la crise climatique actuelle ne fait que rendre ses périodes d’instabilité plus fréquentes et les confronter à la diminution permanente des facteurs nécessaires à leurs subsistances. Les Inupiat, éleveurs de rennes du côté Ouest de l’Alaska, perçoivent la présente crise comme faisant partie d’une période de fluctuation de ressources similaires à celle qu’ils ont traversée pendant les années 1930 et 1940 (Schneider, 2002). Pourtant, le basculement vers la pêche ou la chasse n’assure plus la survie de tous. Les chasseurs voient diminuer le nombre d’animaux, ont de plus en plus de mal à les localiser en raison du changement des routes migratoires et de la fragilité de la glace qui les force à rester plus près de leurs villages et par conséquent réduit leurs probabilités de trouver des proies. Ainsi, cette crise climatique les contraints à trouver de nouvelles espèces, nouveaux territoires exploitables voire de nouveaux moyens de subsistance.

[1]  Parmi le groupe pastoral des Chukchi en Sibérie, les ménages plus précaires, c’est-à-dire ceux dont la taille de leurs troupeaux ne leurs permettait pas d’assurer leur survie pratiquaient partiellement d’autres activités telles que la chasse ou la pêche (Krupnik, 1993).

 

B) Un environnement qui se transforme, une perte nécessaire de leurs repères ? 


Des connaissance essentiellement fondées sur le milieu naturel...


    Comme souligné plus tôt, les Peuples Autochtones entretiennent une relation très particulière avec leur environnement. L’ensemble de leurs connaissances s’y rapporte donc toujours d’une manière ou d’une autre. Ils disposent d’une multitude de savoirs qui leur permettent de survivre dans leur milieu. Un savoir qui les caractérise spécifiquement est le savoir géographique (Chaumeron, 2006, 28). Il prend sa source dans les récits oraux qui se rapportent à l’environnement local et régional du peuple en question. Ces récits sont donc différents pour chaque peuple puisqu’ils sont intimement reliés au territoire dans lequel se construit l’histoire. Ils permettent dans un premier temps aux peuples de s’approprier un territoire et de le vêtir d’une valeur symbolique. Dans un deuxième temps ils participent à l’élaboration de savoirs géographiques qui peuvent servir à toute personne qui parcourrait le territoire. Ce savoir géographique s’appuie également sur les toponymes : du vocabulaire spécifique utilisé pour désigner un lieu, des reliefs, des paysages ou bien les états de la glace, du vent, de l’eau… Par exemple « quasaq » désigne une glace qui glisse, une glac « vive » (Taverniers, 2009) tandis que « sikuaq » définit une glace qui se brise au gré du vent ou des vagues. Un autre type de savoir qui caractérise les connaissances des Peuples Autochtones est le « savoir-pratique/savoir-faire » qui s’articule lui aussi autour de leur milieu naturel et sur les animaux. En effet, il semble nécessaire, dans des endroits isolés du monde moderne, de savoir se fabriquer ses propres vêtements, ses propres armes et outils à partir de ce qu’offre leur environnement, c’est-à-dire des fourrures ou des peaux d’animaux par exemple. Cependant le changement climatique met ces connaissances en danger. 
 


... qui perdent en pertinence face aux conséquences du changement climatique


    Malheureusement nombre de ces connaissances fondées sur l’environnement sont menacées par le réchauffement climatique. Dans le cas de la fonte de la banquise, de nombreux toponymes risquent de disparaître du vocabulaire des Peuples Autochtones qui ne peuvent plus décrire la glace telle qu’elle était avant (Taverniers, 2009). Du côté de la transhumance des rennes, des nouvelles routes doivent être trouvées par les éleveurs, car celles qu’empruntaient les ancêtres et que conseillent généralement les anciens ne sont plus aussi sûres qu’avant. Il faut se rappeler que les aînés dans ces sociétés du nord représentaient traditionnellement la sagesse, le regard des ancêtres sur la communauté et donc le lien entre le passé et le présent. D’une communauté à l’autre, ils n’ont pas le même statut car l’évolution des sociétés autochtones dans chaque pays a été différente. Elle a notamment été influencée par le passé colonial de chaque communauté. Par exemple, en Amérique du Nord, un grand respect est conservé pour les anciens tandis qu’au Groenland la place des aînés est moindre. Les anciens, au Groenland ne représentent pas la même figure d’autorité publique que dans les Peuples Autochtones du Canada par exemple. En effet, les Peuples Autochtones du Groenland créent une certaine distance avec leurs ancêtres tout en gardant un respect modéré à leur égard (Anderson et Nuttall, 2004, 47). On peut néanmoins dire que, globalement les aînés sont des piliers dans la vie de la communauté. Ils ont vu le monde antérieur et sont à même de raconter des histoires et transmettre des savoirs. C’est pourquoi tous s’appuient sur eux et leurs expériences pour aborder le futur. Pourtant, actuellement, avec les changements intempestifs du climat et ses conséquences sur l’environnement, ils sont de moins en moins appelés à raconter leur expérience du territoire. Ils ne constituent plus la référence absolue de la communauté en termes de conseils. Par conséquent le statut qu’occupent les anciens se voit fragilisé. On peut alors se demander, à partir des exemples de la glace, comment les savoirs anciens peuvent conserver leur pertinence et comment les anciens, détenteurs de ces connaissances participant à la construction d’une identité autochtone, peuvent conserver leur crédibilité auprès des jeunes. Ces derniers en effet, se retrouvent de plus en plus en contact avec le monde moderne et occidental et pourraient perdre la foi en des croyances et des savoirs ancestraux qui n’auraient plus d’applications aujourd’hui.   



Pour vous plonger dans l'ambiance nous vous proposons ce petit morceau pour susciter votre réflexion...


                        Ludovico Einaudi, "Elegy for the Arctic" 



Une transmission des connaissances perturbée source de questionnements identitaires 


    Les aînés s’inquiètent de la transmission des savoirs aux plus jeunes. Tout d’abord le changement climatique menace directement les savoirs auxquels les nouvelles générations ne se réfèrent plus forcément et qui pourraient donc disparaître. Le processus de transmission de la connaissance se retrouve également menacé. L’apprentissage dans les communautés autochtones se fait concrètement en allant chasser sur le terrain ou en observant les aînés qui pêchent. L’amincissement de la glace et de manière générale les changements brutaux du climat (les distributions du vent, les précipitations, les températures) entravent les activités caractéristiques de leur mode de vie et compliquent l’apprentissage pratique des savoir-faire tels que la construction de tente, ou encore la confection de bottes ou de vêtements. Or ces connaissances sont précieuses d’un point de vue pratique et identitaire. En effet, de ces activités dépend la survie de la communauté en tant que groupe d’êtres humains qui a besoin de se nourrir et de se vêtir mais également de la communauté en tant que peuple culturel qui organise sa vie et se construit à travers ces activités. C’est pourquoi les aînés sont si préoccupés par l’avenir des plus jeunes et sentent la pression du devoir de transmettre leurs connaissances et perpétuer leurs pratiques pour la survie de la communauté. Par ailleurs, depuis 1960 et l’installation d’écoles fédérales dans les villages de l’Arctique les enfants des communautés indigènes vont à l’école, un endroit où l’apprentissage se fait moins activement que dans le cadre de la communauté (Chaumeron, 2006). Pour pallier les divergences des pédagogies occidentales et autochtones, les aînés, appellent alors les enseignants à porter davantage d’importance aux valeurs traditionnelles autochtones et à une pratique concrète des connaissances. Il faut néanmoins noter que depuis les années 2000, pour limiter une perte des savoirs, une politique de traduction des connaissances sur papier a été entamée (Taverniers, 2009). Les aînés sont alors amenés à consigner sur papier leurs observations du territoire et les changements qu’ils ont pu observer au cours du temps. Les aînés sont alors amenés à consigner sur papier leurs observations du territoire et les changements qu’ils ont pu observer au cours du temps. 

 

Ainsi, le réchauffement climatique a, de fait, des conséquences sur le monde indigène car il implique la nécessité d’un changement, au moins partiel, des activités de ces populations et questionne leurs connaissances. En cela, il apparaît a priori comme un obstacle au maintien de l’identité des peuples arctiques, d’autant qu’il est à l’origine de questionnements structurels dans les communautés. Mais en réalité, le changement de mode de vie implique-t-il forcément une disparition de l’identité ? Celle-ci s’appuie également sur des éléments plus idéologiques, comme le sentiment d’appartenance, et le changement de mode de vie n’a pas nécessairement d’impact sur celle-ci. En particulier, les cultures des peuples indigènes se révèlent bien plus résilientes au changement que ce que l’on pourrait imaginer.   




BIBLIOGRAPHIE



Anderson David G. et Nuttall Mark, 2004, Cultivating Arctic Landscapes: Knowing and Managing Animals in the Circumpolar North, 1re éd. Berghahn Books. Adresse : http://www.jstor.org/stable/j.ctt9qd6mb.

Chaumeron Sylvain, 2006, « L’identité géographique du peuple Inuit canadien dans un contexte d’acculturation », p. 128.

Freeman M. r., 2007, « Peuples autochtones de l’Arctique au Canada »,. l’Encyclopédie Canadienne. Adresse : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/autochtones-larctique [Consulté le : 6 mars 2021].

Howard Jenny, 2019, « Pour survivre, les animaux devront s’adapter plus rapidement au changement climatique », National Geographic. Adresse : https://www.nationalgeographic.fr/animaux/2019/08/pour-survivre-les-animaux-devront-sadapter-plus-rapidement-au-changement-climatique [Consulté le : 6 mars 2021].

Krupnik Igor, 1993, Arctic Adaptations: Native Whalers and Reindeer Herders of Northern Eurasia – Igor Krupnik, Adresse : https://collections.dartmouth.edu/ebooks/krupnik-arctic-1993.html#epubcfi(/6/24%5Bnav_20%5D!4/14/1:182) [Consulté le : 6 mars 2021].

Loïzzo Clara et Tiano Camille, 2019, L’Arctique - A l’épreuve de la mondialisation et du réchauffement climatique, Adresse : https://www.armand-colin.com/larctique-lepreuve-de-la-mondialisation-et-du-rechauffement-climatique-9782200627652 [Consulté le : 4 mars 2021].

Schneider William, 2002, « Les éleveurs de rennes contemporains de la péninsule de Seward : des réalistes qui ont le sens de l’histoire »,. Anthropologie et Sociétés, vol. 26, n° 2‑3, p. 18.

Taverniers Pierre, 2009, « Le Cercle Polaire - Comment les Inuit voient le réchauffement climatique »,. Adresse : https://www.lecerclepolaire.com/fr/documentation/articles/archives-articles/people/925-comment-les-inuit-voient-le-rechauffement-climatique [Consulté le : 6 mars 2021].














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