Être dominé-e-s et se révolter chez les fourmis et les humains, une dangereuse histoire de biologie


Fourmis esclavagistes préparant un assaut (lemonde.fr) 

« Il n’y a pas de différence fondamentale entre l’homme et les animaux dans leur capacité à ressentir du plaisir et de la douleur, du bonheur et de la misère », disait Darwin1. Cela peut expliquer l’habitude des êtres humains à comparer le comportement animal au leur dans le but de l’expliquer ou de le définir. Cette tendance, poussée à l’extrême, a débouché sur des comparaisons littérales entre comportements animaux et comportements humains. Elle a alors donné ce qu’on a appelle darwinisme social2 ou encore, le spencérisme3. Seulement, ces mouvements sont connus – et très critiqués – pour avoir permis de justifier « scientifiquement » la domination par une élite d’une masse jugée moins apte, ou encore de mettre en avant des idéologies discriminatoires, souvent atroces.  

Conformément à cela, la question politico-scientifique de la biologisation des faits sociaux émerge depuis quelques années. Il s’agit d’une pratique qui rend compte de phénomènes psychologiques ou sociaux au travers de raisons biologiques. C’est s’appuyer sur la biologie animale pour légitimer les modes de paroles, de pensées et d’actes, en prenant la science comme argument d’autorité. C’est en cela que cette pratique diffère de la simple naturalisation. Par conséquent, il s’agit ici d’user de cette question et de rendre compte de ses intérêts, mais surtout de ses limites, en l’illustrant au travers d’un exemple en particulier : celui des fourmis esclaves et des fourmis esclavagistes. Les fourmis esclavagistes sont des espèces de fourmis qui volent les larves et les nymphes d’autres espèces pour renforcer les effectifs de leurs propres colonies. Une fois adultes, les fourmis esclaves servent leurs ravisseuses et assurent le bon fonctionnement de la colonie. Cependant, il arrive que les fourmis esclaves changent de comportement et se révoltent. On assiste alors à une véritable situation de renversement du pouvoir, malgré le fait qu’une forme de domination semblait être acceptée par les fourmis esclaves.  On observe ce genre de renversement chez l’humain également. En effet, au sein même d’une société, les idéaux peuvent diverger mais la vie en groupe va de pair avec une organisation sociale hiérarchique et cette société est basée sur les rapports de force – le plus fort devenant naturellement le chef. On observe alors une situation de domination, mais celle-ci n’est pas toujours contestée dans la mesure où elle peut impliquer un contexte d’interdépendance par exemple, qui peut possiblement bénéficier à tous. Ainsi, cette situation va perpétuer dans le temps, jusqu’à un certain point de rupture, où les dominés vont contester cette emprise subie et vont communautairement se rebeller. 

Il s’agit alors d’analyser en quoi l’étude comparative avec les sociétés de fourmis esclavagistes permet d’établir des liens avec les sociétés humaines alors même qu’une telle analogie présente des limites – fourmis et humains étant des espèces bien distinctes – mais aussi et surtout des dangers.

Tout d’abord, nous nous porterons sur l’étude des comportements socio-dominants chez les fourmis esclavagistes afin d’expliquer l’attitude des fourmis asservies, qui peut révéler des raisonnements applicables dans les sociétés humaines (I). De même, nous analyserons les facteurs provoquant un point de rupture et la révolte chez les fourmis esclaves afin de mener une étude comparative avec les sociétés humaines (II). Enfin, nous étudierons les tenants et les limites du processus de biologisation afin d’en souligner le danger. (III)



[1] Charles Darwin, L’Origines des espèces, 1859

[2] Du nom du paléontologue et naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882), le terme est apparu pour la première fois en 1880 dans Le Darwinisme social, ouvrage d’Émile Gautier. L'expression désigne l'application de la théorie de la sélection naturelle de Darwin, en principe réservée au monde animal, à la société humaine.

[3] Du nom du sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903), ce terme désigne les théories du Darwinisme social. Spencer est considéré comme l'un des premiers à avoir tenté d'appliquer la théorie de Darwin aux sociétés humaines.

Aucun commentaire