Un Bouddha couché regardant les moines bouddhistes en train d'organiser une ville dans Pompoko
La communauté des chiens viverrin aussi appelés tanukis dans Pompoko de Takahata est un exemple criant du lien avec le bouddhisme. En effet, les tanukis investissent la sphère spirituelle à travers le bouddhisme. Ils possèdent des temples, se métamorphosent en Bouddha par l’intermédiaire des sages tout en mobilisant des éléments extérieurs dans un souci d’harmonie et d’équilibre et décident même de restreindre leurs pulsions sexuelles. « Limitons la pléthore au nom de Bouddha » affirme par exemple un membre de la société des Tanukis. Cette capacité d’autocontrôle fait bien évidemment écho avec le vœu de chasteté des moines bouddhistes. A la fin du film, une partie de la société des tanukis empreinte un bateau directement inspiré d’un mythe local : celui du Takarabune – le « bateau fantôme aux trésors » sur lequel les sept divinités de la chance appelées Fuku no Kami naviguent ensemble. Dans ce mythe, le navire est supposé conduire les passagers vers le Fudaruku - paradis mythique de la religion bouddhiste.

Plusieurs Tanukis s'en vont de la ville à bord du « bateau fantôme aux trésors »
Dans le monde occidental, les religions monothéistes qui dominent reposent sur une différence insurmontable entre Dieu et espèce humaine, modèle auquel il faut aspirer au détriment des autres espèces animales. Les humains s’accorderaient donc le droit de gouverner sur les autres animaux face à cette quête de similitude avec Dieu.
Au regard de cette forte dimension spirituelle, une question se pose : la récurrence d’une iconographie religieuse bouddhiste et shintoïste dans l’univers Ghibli fait elle office de prosélytisme de manière sous-jacente ? Il semblerait que malgré les nombreuses références, la dimension spirituelle permet surtout d’établir un pont entre l’espèce humaine, les animaux et les formes de divinités et d’entités surnaturelles. D’ailleurs, la religion n’est pas toujours utilisée à bon escient : les Tanukis utilisent notamment le bouddhisme comme arme contre l’humanité. En effet, lorsque les humains pensent que tous les problèmes qui surviennent sur le chantier sont la simple manifestation du mécontentement des dieux. Doté d’intelligence, les Tanukis mobilise cet aspect afin d’effrayer les humains, en se métamorphosant alors en spectres.
Les films du studio Ghibli nous font espérer une communion possible entre les deux mondes de l’humanité et de la nature. Pour Miyazaki, l’humanité, sa technologie et son industrie peuvent être compatibles avec la nature, la faune et la flore, à condition de chercher à maintenir un équilibre des deux côtés. Et dans de nombreux films, c’est le vol et aussi l’aviation industrielle qui permettent de concilier humains et éléments naturels. Le vol est alors un élément qui permet une symbiose entre ces deux mondes en étant l’expression suprême de la liberté. Il est très présent dans Nausicaä de la Vallée du Vent, où la protagoniste se déplace dans la forêt sur une machine volante évoluée, ainsi que dans Kiki La Petite Sorcière, où Kiki assure un service de livraison sur son balai volant pour accéder à son indépendance.
Nausicaä sur son engin volant dans Nausicaä de la Vallée du Vent
Kiki survolant la ville à bord de son balai dans Kiki la Petite Sorcière.
On retrouve le vol dans les airs à travers l’aviation industrielle dans Le Vent se lève qui retrace la vie d’un ingénieur en aéronautique, Jiro Horikoshi, passionné d’avions depuis sa plus tendre enfance.
Image issue du film Le Vent se lève
Dans Porco Rosso cette fois-ci, il s’agit plus précisément d’hydravions, permettant la cohésion entre ciel et mer. Ce film raconte les aventures d'un pilote d'avion à tête de cochon dans les années 1920, faisant face à la montée du fascisme.
Marco Pagot à bord de son hydravion dans Porco Rosso
Par ailleurs, du côté du progrès technique et de la technique humaine, on peut étudier l’importance de la technologie dans Le Château dans le ciel. En effet, bien que Miyazaki nous montre à travers l’Histoire des Laputiens - qui ont il y a très longtemps quitté leur royaume céleste et ultra technologique pour retrouver leur lien avec la terre - que la technologie ne doit pas nous couper de nos racines naturelles, le réalisateur suggère aussi une possible cohésion. Par exemple, on constate que les robots sophistiqués crées par la technologie humaine comme arme de guerre ont été parfaitement convertis en robots jardiniers, qui s’occupent désormais de la nature. Ainsi, lorsque l’industrie n’est pas maintenue pour détruire la nature et que le progrès technologique ne nous aveugle plus, l’entente reste possible.
On comprend alors aisément que l’humanité industrialisante doit faire des compromis dans le futur si elle souhaite maintenir cet équilibre et ne pas s’exposer à un retour de flamme. Ce compromis est représenté dans Pompoko, où à la fin du film, les humains ayant pris conscience de la précarité des Tanukis, décident de créer des espaces de préservation afin de leur laisser des territoires pour vivre. Toute construction industrielle y est donc empêchée. Néanmoins, bien qu’ayant mis de l’eau dans leur vin, les humains ont agis trop tard et trop peu, si bien que les Tanukis sont forcés de quitter leur habitat naturel ou de travailler en tant qu’humains. Dans le monde réel, la communion est également réalisable à base de compromis. Le Japon possède par exemple 28 parcs nationaux, de nombreux parcs « quasi-nationaux », des parcs naturels préfectoraux et des aires de protection de la faune sauvages préfectorales. C’est également l’un des premiers pays à avoir commencer à publier des livres blancs sur l’environnement bien avant les autres pays (guide destiné à présenter des informations concises sur un sujet complexe) . Cependant, au Japon comme sur le reste de la planète, les compromis semblent encore insuffisants et trop lents pour permettre une préservation de la nature et donc une cohésion avec elle. La temporalité étant un élément clé de cette communion. Ainsi, on peut se demander si cette communion ne serait pas utopique, au vu des nombreuses catastrophes industrielles et de l’inaction climatique.
Cette communion est par ailleurs menacée par la sécularisation de la culture japonaise- au sens de déclin de l’influence de la religion. En effet, comme nous l’avons expliqué, les deux religions principales au Japon que sont le bouddhisme et le shintoïsme reposent de manière importante sur des croyances et des pratiques liées à la nature. Ainsi, suite à la sécularisation, et donc à la prédominance d’une logique capitaliste et industrielle, on peut supposer que le lien entre humains et nature se dégrade. La modernisation du Japon dans les années 60 favorise par exemple la consommation de viande : déjà à partir de 1868 émerge le projet de faire du Japon un Etat-Nation induisant une industrialisation ainsi qu’une force militaire robuste. Mais pour beaucoup de Japonais, leur faible condition physique serait due au fait qu’ils ne mangent pas de viande à cause de l’interdiction de manger des animaux à quatre pattes résultant en partie de l’influence bouddhiste. L’interdiction de manger de la viande est levée. En 1872, les populations sont encouragées à en manger, en faisant savoir que l’empereur Meiji en mange. Parallèlement, les moines aussi obtiennent l’autorisation d’en manger et une véritable campagne est lancée pour associer le fait de manger de la viande à un symbole de modernité et d’être civilisé. Néanmoins, pendant longtemps encore, les Japonais continuent de manger en majorité du poisson et des crustacés. Petit à petit, le bouddhisme et le shintoïsme perdent de leur influence et la population ne culpabilise plus de manger de la viande et donc de nuire à la nature. Parallèlement à cette perte d’influence, on voit émerger une logique capitaliste que Miyazaki critiquait déjà dans Le Voyage de Chihiro : les humains sont transformés en cochons à force de surconsommer tandis que les êtres fantastiques, aveuglés par les pépites d’or, ne voient pas le danger que représente le Sans-Visage, et les animaux n’y échappent pas.

Le Sans-Visage dans Le Voyage de Chihiro profite de son festin et lance des pépites d'or vers lesquelles les crapauds tendent les bras - comme vers le ciel, pour implorer un dieu
Pour citer de nouveau le jeu Pokémon, on remarque que le but d’accumuler des Pokémons – possessions du dresseur – ainsi que les victoires et les titres honorifiques, peuvent donner au jeu une perspective capitaliste et méritocratique. De manière plus concrète, suite au succès du film Disney, Les 101 Dalmatiens et à d’autres effets de mode, certaines races de chiens sont très demandées à l’adoption, entrainant des dérives dans une perspective de vendre plus. On fait alors face à des conditions d’élevage dramatiques, des transformations morphologiques et des tentatives de faire naître des chiens de plus en plus petits pour suivre la tendance, au risque d’engendrer des problèmes de santé ou des complications pendant la grossesse de la mère. Ce business serait si lucratif que même les Yakusas (mafia japonaise) auraient infiltré le business d’élevage d’animaux, sans considération à leur égard, selon l’association Animal Refuge Kansai (ARK). L’animal de compagnie est alors semblable aux vêtements issus de la fast-fashion que l’on achète ou abandonne suivant la mode. Et bien que la loi de 2013 prévoie une peine de prison contre toute personne maltraitant son animal de compagnie, il est difficile en pratique d’aider ces animaux en raison de la faible efficacité des procédures de contrôle ainsi que de la mollesse et l’indifférence des autorités. Ainsi, cela montre encore une fois l’insuffisance voire l’absence dans la société d’une prise de conscience écologique et éthique.
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FILMOGRAPHIE
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Le Château dans le ciel (天空の城ラピュタ), Studio Ghibli, 1996.
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Le Voyage de Chihiro (千と千尋の神隠し), Studio Ghibli, 2001.
Miyazaki Hayao,
Nausicaä de la Vallée du Vent (風の谷のナウシカ), Studio Topcraft, 1984.
Miyazaki Hayao,
Princesse Mononoké (もののけ姫), Studio Ghibli, 1997.
Miyazaki Hayao,
Porco Rosso (紅の豚), Studio Ghibli, 1992.
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