Partie 3 : La culture japonaise comme pont entre l’humanité industrielle et la nature ?

1. Les animaux : du folklore nippon aux studios Ghibli en passant par la pop-culture

            L’archipel nippon est composé à 65% de vastes terres inhabitées par l’espèce humaine mais se caractérise aussi par une faune importante qui compte 188 espèces de mammifères ainsi que 250 espèces d’oiseaux. Cette faune est donc diverse et parfois endémiques au pays du Soleil-Levant comme l’espèce du macaque japonais ou du chien viverrin (aussi appelé tanuki !). Ces espèces animales côtoient souvent les territoires habités comme les cerfs errant en liberté dans la ville de Nara. Cette importante diversité des espèces en relation les unes avec les autres et avec l’espèce humaine revêtent une acception particulière au sein du folklore japonais où un trait de leur personnalité est souvent mis en avant. La figure du tanuki farceur et gourmand est ainsi très présente dans les contes, haikus et chansons ou même dans le film Pompoko de Takahata. Le mythe autour du tanuki se répand notamment grâce à des ouvrages de grande ampleur pour l’histoire du Japon comme le Nihon shoki, rare source officielle écrite sur l’histoire des origines de l’archipel nippon - datant de 720 et rédigé par le prince Toneri O no Yasumaro ainsi que d’autres historiens de l’époque - qui regorge de récits mythologiques. Dès lors, la figure du Tanuki revêt plusieurs acceptions au sein du folklore : dans le conte Bunbuku chagama il est bienveillant et généreux tandis que dans celui de Kachi kachi Yama il s’agit d’un être malfaisant. De manière générale, le tanuki est érigé en tant que symbole de chance, mais il est aussi synonyme de richesse :

« Historiquement, sa paire de testicules disproportionnée serait associée à l’utilisation que les japonais en avaient ; la grande taille ainsi que l’élasticité de leur sac permettaient aux habitants de Kanazawa de travailler plus facilement l’or, ils pouvaient étaler une très petite quantité d’or sur une grande surface et écraser les pépites d’or afin de les transformer en feuille d’or. »

SAS Mégane, Le légendaire Tanuki, ce chien viverrin japonais aux pouvoirs magiques, https://gogonihon.com/fr/blog/le-legendaire-tanuki-le-chien-viverrin-japonais/ , 17 novembre 2018.

Dans la mythologie japonaise, cet animal serait capable de se transformer afin de revêtir n’importe quelle forme – humaine, animale ou objet. Ce motif de la métamorphose se retrouve aussi dans la figure du renard à neuf queues kitsune, esprit surnaturel et animal polymorphe dépeint dans les contes comme un être malicieux constituant une menace pour le genre humain.

Le prince Hanzoku effrayé par un renard à neuf queues - dessin de Kuniyoshi Utagawa datant du XIXème siècle

Dans la mythologie, le kitsune prend forme humaine lorsqu’il atteint un certain âge. Il se transforme très souvent en jeune femme si bien que dans la croyance commune du Japon médiéval, une personne de genre féminin seule dans la nuit était perçue comme un kitsune malicieux. Ainsi, les contes traditionnels permettent parfois même de tisser des liens forts entre l’espèce humaine et les autres espèces animales à travers la notion de métamorphose dont la fluidité confère une certaine harmonie du passage d’une forme à l’autre. Dans la filmographie des studios Ghibli, les exemples de métamorphoses s’illustrent notamment à travers le film Le Voyage de Chihiro où le personnage d’Haku a la capacité de se transformer en un grand dragon des mers oriental Ryū blanc et bleu avec de longues moustaches qui est capable de voler et nager.

Haku sous la forme du dragon des mers, Chihiro et le bébé de Yubaba sous la forme d'une souris porté par un oisillon dans Le Voyage de Chihiro

Sa forme est tout droit inspirée du folklore japonais où le dragon oriental appelé Ryū est souvent associé aux étendues d'eaux, au ciel et aux nuages.

Ryū Shō Ten (soit littéralement « Dragon s'élevant au ciel ») : un dragon se dirige vers les cieux avec le mont Fuji en arrière-plan sur cette estampe de Ogata Gekko, artiste japonais de 1859 à 1920.

    
        D'autres pratiques ancestrales reprennent vie à l'écran comme le sortilège de magie noire tatari qui empoisonne le bras d'Ashitaka, lui conférant une puissance démoniaque. La mémoire de la guerre, du bilan humain et environnemental du conflit mondial, menace par ailleurs les films de destruction. Le mangaka rappelle à son spectateur les tragédies passées, il se prononce contre la violence afin d'éviter qu'elles se reproduisent. Ce sont la terreur des militaires et la peur des bombes comme celles de Hiroshima et Nagasaki qui font naître un genre cinématographique mettant en scène une dévastation inimaginable, le « Gembaku » (« explosion atomique »), dans Le Tombeau des lucioles de Takahata. Miyazaki méprise quant à lui le militarisme, omniprésent dans Le Château dans le ciel, les scions fascistes dans Porco Rosso, ainsi que leur ambition industrielle aveugle commune à tous.

Image 

Refus de l’idéologie fasciste ayant mené à la Seconde Guerre Mondiale par Marco Pagot dans Porco Rosso. 


Le morts dans Nausicaä de la Vallée du Vent et Le Château ambulant ne sont pas sans rappeler les catastrophes environnementales et humanitaires d'Hiroshima et Nagasaki. Ce traumatisme japonais explique l'antimilitarisme du créateur des studios. On distingue trois époques scénaristiques dans les films : le temps précédant la menace, enfance de l'humanité et triomphe de l'insouciance (Kiki la petite sorcière) ; l'instant juste avant le conflit, dernier souffle de l'individu vertueux - Marco Pagot dans Porco Rosso nie ses engagements de pilote dans l'armée fasciste - rapidement écrasé par la systémisation de la bataille ; une période de peur et destruction, comme le montrent les champs de flammes infinis dans Le Château ambulant. Cette dernière période, dispersée à travers les films, frappe plus intensément le spectateur d'une alerte antimilitariste.
 
           
        Les animaux s’immiscent au sein même de la culture populaire japonaise actuelle dans le cadre du divertissement des individus – même si on y retrouve parfois un message politisé sous-jacent, comme dans les films des studios Ghibli. Les animaux envahissent la « pop-culture » nippone très riche en jeux-vidéos, mangas et dessins-animés. A cet égard, on peut citer les animaux du jeu-vidéo Animal Crossing de Nintendo, l’iconique figure du chat Hello Kitty de Sanrio et bien sûr les créatures des films d’animation du studio Ghibli dont l’univers constitué de figures emblématiques comme Totoro sont si ancrées au sein de la culture que l’on retrouve aujourd’hui des produits dérivés, et même récemment le projet d’un parc d’attraction en rapport avec l’univers Ghibli censé être achevé en 2022. Dès lors, les bêtes et bestioles se retrouvent parfaitement en accord avec l’industrialisation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Par exemple, l’univers du jeu vidéo Pokémon crée par Satoshi Tajiri met en scène des créatures aux attitudes exceptionnelles qui vivent en harmonie avec l’espèce humaine.

Sacha et d'autres dresseurs.ses accompagné.ée.s des Pokémons Pikachu et Coupenotte

On retrouve d’ailleurs des dresseurs et dresseuses de Pokémon qui organisent des combats – même si la logique d’une vie en harmonie et d’une équité complète peut être contestée dans la mesure où leur apprentissage consiste à partir capturer des Pokémons dans leurs habitats naturels. Les Pokémons résonnent en quelques sortes avec la logique du progrès technique et de l’évolution industrielle chez l’homme : à travers le phénomène dit « évolution » déclenché après avoir atteint un certain niveau d’expérience, les Pokémons peuvent se transformer en une nouvelle sorte plus performante. Toutefois, on peut aussi souligner que cet univers construit par un élément de la culture permet paradoxalement de s’échapper de l’industrialisation et des techniques. Si Satoshi Tajiri crée le jeu Pokémon, c’est avant tout dans le but de donner aux enfants un moyen de s’échapper d’un monde angoissant et de grandir plus sereinement dans une société nouvellement industrialisée en suscitant leur imagination. On retrouve là un écho avec l’univers des studios Ghibli, et en particuliers de films comme Mon Voisin Totoro, une sorte de fable laissant place à l’imaginaire et au merveilleux dont les enfants sont le public-cible idéal.

2. La spiritualité nourrit l'univers des studios Ghibli

            Si d’un point de vue occidental la filmographie des studios Ghibli est souvent uniquement interprétée comme une ode à l’écologie et à la nature, il ne faut pas omettre la dimension spirituelle des films. En effet, les réalisateurs japonais s’appliquent à créer un rapport profond et complexe entre les personnages humains, les animaux et les éléments de la nature – concept même de la spiritualité qui vise à inclure un sentiment de connexion afin de trouver un sens à la vie. Ils portent un regard spirituel sur les enjeux environnementaux et sur la symbolique même des animaux, en respectant l’héritage de leur pays. En effet, la nature est envisagée dans un ensemble de significations religieuses profondément ancrées dans la tradition nippone comme le shintoïsme et le bouddhisme, religions animistes où la préservation de la nature – et des animaux alors dotés d’une âme, constitue un enjeu fondamental. La plupart des Japonais s'identifient encore aujourd’hui au bouddhisme et au shintoïsme, notamment sous la forme d’un syncrétisme ancien appelé shinbutsu shugo. Ainsi, en 2015, sur une population de 127 millions d’habitants, l’Agence pour les Affaires culturelles du ministère de l’Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie japonais comptabilisait 90 millions de shintoïstes et 89 millions de bouddhistes.

Le sanctuaire shintoïste de Kamishikimi à Kumamoto

Sanctuaire shinto dans Mon Voisin Totoro


        Le shintoïsme est la religion hégémonique au Japon avec le bouddhisme. C’est une religion animiste et chamaniste basée sur le culte de la nature et où la notion de pureté y est primordiale. Elle peut se traduite par « la voix du divin ». Elle se fonde sur le respect des divinités : les kamis – esprits sacrés revêtant la forme d’éléments de la nature comme le vent, la pluie, les montagnes, les arbres ou les rivières, mais qui habitent aussi les animaux. Ces éléments doivent être respectés. Il s’agit de prendre en considération tous les êtres vivants et la nature en général. Ainsi, les animaux eux-mêmes revêtent une dimension fondamentale au sein du shintoïsme. Ils ouvrent un lien vers le divin en tant que protecteur des dieux mais aussi en tant que messagers une fois descendus sur la Terre. Dans les films des studios Ghibli, des animaux imposants incarnent la figure du kami : on peut songer à l’iconique Totoro de Mon Voisin Totoro ou la déesse-louve Moro dans Princesse Mononoké. S’ils incarnent souvent une dimension supérieure, positive et sereine, les kamis sont parfois frappés par une malédiction. Ceux qui commettent une faute ou ne parviennent pas à se contrôler sont appelés Tsumi. La figure du Tsumi est aussi présente dans Princesse Mononoké à travers le personnage du sanglier qui ne maîtrise pas sa colère qui lui broie les entrailles. Sa malédiction s’incarne à travers l’image des vers qui grouillent et rongent l’intérieur de son corps.

Le dieu sanglier devient un démon déchaîné dans Princesse Mononoké

Par ailleurs, contrairement à de nombreuses religions monothéistes, la notion de bien et de mal absolu n’existe pas dans le shintoïsme. Il s’agit d’une foi optimiste dans la mesure où les êtres vivants sont considérés comme fondamentalement bons – le mal étant causé par des esprits maléfiques. C'est là que l'on peut voir la similarité avec les films des studios Ghibli. Le manichéisme se brouille, avec des personnages non pas plus ou moins bons ou mauvais mais plus ou moins naïf par exemple, comme Chihiro qui souhaite protéger et sauver son ami Haku, ou qui profitent plus ou moins de la situation comme Dame Eboshi montant son armée face à l’anarchie qui règne. D’autre part, pour corroborer de nouveau cette idée d’un non-manichéisme du bien opposé au mal, on peut dire que le but de la plupart des rituels shinto est d'éloigner les mauvais esprits par la purification, les prières et les offrandes aux kamis. A cet égard, l’importance de la statuaire et de l’iconographie jonchant les sanctuaires nippons est très présente dans les longs-métrages miyazakiens. L'entrée de « l'autre monde » dans Le Voyage de Chihiro par exemple ressemble à l'entrée d'un temple shintoïste et la statue à l'entrée constitue un symbole même de la religion shinto :

L'entrée de « l'autre monde » dans Le Voyage de Chihiro
         
        Le bouddhisme quant à lui est ancré dans la tradition nippone depuis sa diffusion en Asie-Pacifique au VIème siècle. Il enseigne comment atteindre l'illumination – ou le « nirvana » et dans le cadre de notre sujet, il semble important de préciser son principe animiste au regard de la consommation animale et de nos rapports plus directs avec d’autres êtres vivants. L’un des dix préceptes du bouddhisme est de « ne pas tuer de créature vivante » car les êtres sont dotés d’un esprit. Ainsi, on peut observer des restrictions très importantes sur la consommation de viande au Japon en parallèle de la montée en puissance du bouddhisme. En effet, au Xème siècle par exemple, l’expansion de préceptes bouddhistes dans le pays permet de développer un sentiment de culpabilité lors de la consommation de viande au sein de la population avec l’émergence du principe de réincarnation. Peu à peu, un tabou autour de la consommation de viande se forme et amène même au XIIIème siècle à l’exclusion et à la ségrégation de personnes travaillant dans l’abattage ou la manufacture de cuir. En revanche, il semble intéressant de constater que le statut de chasseur est épargné. Le développement de rituels par les chasseurs permet de s’acquitter de toute culpabilité face à la mort. S’ils tuent un cerf par exemple, ils invoquent la déesse protectrice de la montagne pour que l’esprit de l’animal retourne dans le monde des divinités et renaissent. Dans un tout autre registre, on observe aussi au Japon des monuments et des statues bouddhiques dédiées aux animaux et aux insectes selon des prières ritualisées et des symboliques particulières. Par exemple, les kujira-baka sont des monuments à la mémoire des baleines capturées.

Un Bouddha couché regardant les moines bouddhistes en train d'organiser une ville dans Pompoko

La communauté des chiens viverrin aussi appelés tanukis dans Pompoko de Takahata est un exemple criant du lien avec le bouddhisme. En effet, les tanukis investissent la sphère spirituelle à travers le bouddhisme. Ils possèdent des temples, se métamorphosent en Bouddha par l’intermédiaire des sages tout en mobilisant des éléments extérieurs dans un souci d’harmonie et d’équilibre et décident même de restreindre leurs pulsions sexuelles. « Limitons la pléthore au nom de Bouddha » affirme par exemple un membre de la société des Tanukis. Cette capacité d’autocontrôle fait bien évidemment écho avec le vœu de chasteté des moines bouddhistes. A la fin du film, une partie de la société des tanukis empreinte un bateau directement inspiré d’un mythe local : celui du Takarabune – le « bateau fantôme aux trésors » sur lequel les sept divinités de la chance appelées Fuku no Kami naviguent ensemble. Dans ce mythe, le navire est supposé conduire les passagers vers le Fudaruku - paradis mythique de la religion bouddhiste.

Plusieurs Tanukis s'en vont de la ville à bord du « bateau fantôme aux trésors »

Dans le monde occidental, les religions monothéistes qui dominent reposent sur une différence insurmontable entre Dieu et espèce humaine, modèle auquel il faut aspirer au détriment des autres espèces animales. Les humains s’accorderaient donc le droit de gouverner sur les autres animaux face à cette quête de similitude avec Dieu.

Au regard de cette forte dimension spirituelle, une question se pose : la récurrence d’une iconographie religieuse bouddhiste et shintoïste dans l’univers Ghibli fait elle office de prosélytisme de manière sous-jacente ? Il semblerait que malgré les nombreuses références, la dimension spirituelle permet surtout d’établir un pont entre l’espèce humaine, les animaux et les formes de divinités et d’entités surnaturelles. D’ailleurs, la religion n’est pas toujours utilisée à bon escient : les Tanukis utilisent notamment le bouddhisme comme arme contre l’humanité. En effet, lorsque les humains pensent que tous les problèmes qui surviennent sur le chantier sont la simple manifestation du mécontentement des dieux. Doté d’intelligence, les Tanukis mobilise cet aspect afin d’effrayer les humains, en se métamorphosant alors en spectres.

 3. Une communion possible entre ces « deux mondes » ?


            Les films du studio Ghibli nous font espérer une communion possible entre les deux mondes de l’humanité et de la nature. Pour Miyazaki, l’humanité, sa technologie et son industrie peuvent être compatibles avec la nature, la faune et la flore, à condition de chercher à maintenir un équilibre des deux côtés. Et dans de nombreux films, c’est le vol et aussi l’aviation industrielle qui permettent de concilier humains et éléments naturels. Le vol est alors un élément qui permet une symbiose entre ces deux mondes en étant l’expression suprême de la liberté. Il est très présent dans Nausicaä de la Vallée du Vent, où la protagoniste se déplace dans la forêt sur une machine volante évoluée, ainsi que dans Kiki La Petite Sorcière, où Kiki assure un service de livraison sur son balai volant pour accéder à son indépendance.

Nausicaä sur son engin volant dans Nausicaä de la Vallée du Vent


Kiki survolant la ville à bord de son balai dans Kiki la Petite Sorcière.

On retrouve le vol dans les airs à travers l’aviation industrielle dans Le Vent se lève qui retrace la vie d’un ingénieur en aéronautique, Jiro Horikoshi, passionné d’avions depuis sa plus tendre enfance.


Image issue du film Le Vent se lève

Dans Porco Rosso cette fois-ci, il s’agit plus précisément d’hydravions, permettant la cohésion entre ciel et mer. Ce film raconte les aventures d'un pilote d'avion à tête de cochon dans les années 1920, faisant face à la montée du fascisme.


Marco Pagot à bord de son hydravion dans Porco Rosso

        Par ailleurs, du côté du progrès technique et de la technique humaine, on peut étudier l’importance de la technologie dans Le Château dans le ciel. En effet, bien que Miyazaki nous montre à travers l’Histoire des Laputiens - qui ont il y a très longtemps quitté leur royaume céleste et ultra technologique pour retrouver leur lien avec la terre - que la technologie ne doit pas nous couper de nos racines naturelles, le réalisateur suggère aussi une possible cohésion. Par exemple, on constate que les robots sophistiqués crées par la technologie humaine comme arme de guerre ont été parfaitement convertis en robots jardiniers, qui s’occupent désormais de la nature. Ainsi, lorsque l’industrie n’est pas maintenue pour détruire la nature et que le progrès technologique ne nous aveugle plus, l’entente reste possible.


On comprend alors aisément que l’humanité industrialisante doit faire des compromis dans le futur si elle souhaite maintenir cet équilibre et ne pas s’exposer à un retour de flamme. Ce compromis est représenté dans Pompoko, où à la fin du film, les humains ayant pris conscience de la précarité des Tanukis, décident de créer des espaces de préservation afin de leur laisser des territoires pour vivre. Toute construction industrielle y est donc empêchée. Néanmoins, bien qu’ayant mis de l’eau dans leur vin, les humains ont agis trop tard et trop peu, si bien que les Tanukis sont forcés de quitter leur habitat naturel ou de travailler en tant qu’humains. Dans le monde réel, la communion est également réalisable à base de compromis. Le Japon possède par exemple 28 parcs nationaux, de nombreux parcs « quasi-nationaux », des parcs naturels préfectoraux et des aires de protection de la faune sauvages préfectorales. C’est également l’un des premiers pays à avoir commencer à publier des livres blancs sur l’environnement bien avant les autres pays (guide destiné à présenter des informations concises sur un sujet complexe) . Cependant, au Japon comme sur le reste de la planète, les compromis semblent encore insuffisants et trop lents pour permettre une préservation de la nature et donc une cohésion avec elle. La temporalité étant un élément clé de cette communion. Ainsi, on peut se demander si cette communion ne serait pas utopique, au vu des nombreuses catastrophes industrielles et de l’inaction climatique.


        Cette communion est par ailleurs menacée par la sécularisation de la culture japonaise- au sens de déclin de l’influence de la religion. En effet, comme nous l’avons expliqué, les deux religions principales au Japon que sont le bouddhisme et le shintoïsme reposent de manière importante sur des croyances et des pratiques liées à la nature. Ainsi, suite à la sécularisation, et donc à la prédominance d’une logique capitaliste et industrielle, on peut supposer que le lien entre humains et nature se dégrade. La modernisation du Japon dans les années 60 favorise par exemple la consommation de viande : déjà à partir de 1868 émerge le projet de faire du Japon un Etat-Nation induisant une industrialisation ainsi qu’une force militaire robuste. Mais pour beaucoup de Japonais, leur faible condition physique serait due au fait qu’ils ne mangent pas de viande à cause de l’interdiction de manger des animaux à quatre pattes résultant en partie de l’influence bouddhiste. L’interdiction de manger de la viande est levée. En 1872, les populations sont encouragées à en manger, en faisant savoir que l’empereur Meiji en mange. Parallèlement, les moines aussi obtiennent l’autorisation d’en manger et une véritable campagne est lancée pour associer le fait de manger de la viande à un symbole de modernité et d’être civilisé. Néanmoins, pendant longtemps encore, les Japonais continuent de manger en majorité du poisson et des crustacés. Petit à petit, le bouddhisme et le shintoïsme perdent de leur influence et la population ne culpabilise plus de manger de la viande et donc de nuire à la nature. Parallèlement à cette perte d’influence, on voit émerger une logique capitaliste que Miyazaki critiquait déjà dans Le Voyage de Chihiro : les humains sont transformés en cochons à force de surconsommer tandis que les êtres fantastiques, aveuglés par les pépites d’or, ne voient pas le danger que représente le Sans-Visage, et les animaux n’y échappent pas.


Le Sans-Visage dans Le Voyage de Chihiro profite de son festin et lance des pépites d'or vers lesquelles les crapauds tendent les bras - comme vers le ciel, pour implorer un dieu

Pour citer de nouveau le jeu Pokémon, on remarque que le but d’accumuler des Pokémons – possessions du dresseur – ainsi que les victoires et les titres honorifiques, peuvent donner au jeu une perspective capitaliste et méritocratique. De manière plus concrète, suite au succès du film Disney, Les 101 Dalmatiens et à d’autres effets de mode, certaines races de chiens sont très demandées à l’adoption, entrainant des dérives dans une perspective de vendre plus. On fait alors face à des conditions d’élevage dramatiques, des transformations morphologiques et des tentatives de faire naître des chiens de plus en plus petits pour suivre la tendance, au risque d’engendrer des problèmes de santé ou des complications pendant la grossesse de la mère. Ce business serait si lucratif que même les Yakusas (mafia japonaise) auraient infiltré le business d’élevage d’animaux, sans considération à leur égard, selon l’association Animal Refuge Kansai (ARK). L’animal de compagnie est alors semblable aux vêtements issus de la fast-fashion que l’on achète ou abandonne suivant la mode. Et bien que la loi de 2013 prévoie une peine de prison contre toute personne maltraitant son animal de compagnie, il est difficile en pratique d’aider ces animaux en raison de la faible efficacité des procédures de contrôle ainsi que de la mollesse et l’indifférence des autorités. Ainsi, cela montre encore une fois l’insuffisance voire l’absence dans la société d’une prise de conscience écologique et éthique.


BIBLIOGRAPHIE

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FILMOGRAPHIE

Miyazaki, Hayao. Le Château dans le ciel (天空の城ラピュタ), Studio Ghibli, 1996.
Miyazaki Hayao, Le Voyage de Chihiro (千と千尋の神隠し), Studio Ghibli, 2001.
Miyazaki Hayao, Nausicaä de la Vallée du Vent (風の谷のナウシカ), Studio Topcraft, 1984.
Miyazaki Hayao, Princesse Mononoké (もののけ姫), Studio Ghibli, 1997.
Miyazaki Hayao, Porco Rosso (紅の豚), Studio Ghibli, 1992.
Takahata Isao, Pompoko (平成狸合戦ぽんぽこ), Studio Ghibli, 1994.  

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