INTRODUCTION. De la femme à la bête : récits anciens de métamorphose et leurs réappropriations contemporaines


« Une patte hideuse. Comme celle d’un poulpe, sans os, et couverte de bave. Elle jaillit de votre ventre, et une deuxième jaillit juste à côté, en encore plusieurs, jusqu’à ce qu’il y en ait douze qui se balancent. Vous remuez dans tous les sens, votre figure se tord. Votre peau devient grise, et votre cou commence à s’étirer. Cinq autres têtes jaillissent, chacune béant sur un tas de dents. Et pendant tout ce temps, vous hurlez et aboyez, telle une meute de chiens sauvages. » (1)


Jean Dubuffet, Corps de dame, encre de Chine sur papier, 27 x 21 cm, 1950.

   Vous venez de vivre l’atroce métamorphose de Scylla, victime de la jalousie de la magicienne Circé qui lui enviait sa relation avec le dieu Glaucos. Le topos de la métamorphose de l’humain·e en animal fascine depuis des centaines d’années, autant qu’il terrifie. La métamorphose est un changement de forme, de nature ou de structure si important que l'être ou la chose qui la subit n'est plus reconnaissable. Dans l’imaginaire collectif, la métamorphose de l’humain·e en animal est l’expression d’une dégradation. En perdant sa qualité d’humain·e, on perd son statut social, ses capacités physiques, sa beauté, et parfois même sa raison.

Mais qu’en est-il pour les êtres humains qui, vivant une société patriarcale où l’organisation sociale est fondée sur la détention de l’autorité par les hommes, sont déjà considérés comme appartenant à une catégorie inférieure ? On peut s’interroger sur la métamorphose des femmes et sa signification. A-t-elle la même valeur que celle des hommes ?  Le motif de la métamorphose n’est en lui-même que le véhicule de l’image de la femme ; son usage témoigne de la manière dont les auteurs·trices se représentent son intériorité, ce qu’ils veulent faire d’elle aussi ; elle rend physique et visible cette intériorité fantasmée. On a souvent arrêté notre attention sur la monstruosité et le dégoût émanant des figures métamorphosées, à l’instar de Scylla transformée par Circé dans l’extrait ci-dessus. Et si la métamorphose n’était pas qu’une malédiction punitive privant la femme de son humanité ? Et si, en l’en délivrant, elle « l’empouvoirait », la rendait apte à se réaliser pleinement ? Se pose la question de l’ambivalence de la métamorphose telle que conçue par les auteurs·trices qui la façonnent. Peut-on réhabiliter les récits de métamorphose féminine en bête en leur apportant une lecture féministe quand le prisme patriarcal les a implantés dans l'imaginaire collectif comme des déchéances ?



Fairytales - Het Nationale Ballet, 2014

Nous concentrerons notre étude sur les récits occidentaux de métamorphose. La métamorphose de la femme en animal ou en créature peut tout d’abord se traduire par une volonté d’objectifier la femme, la figeant dans sa condition afin d’empêcher qu’elle ne s’élève au niveau des hommes, voire qu’elle ne les dépasse. Par ailleurs, la métamorphose de la femme en animal ou de l’animal en femme est parfois utilisée comme métaphore de la puberté, du passage à l’âge adulte, de la transformation de la fille à la femme. Enfin, à la manière de la pharmakon (2) grecque, si la métamorphose peut être le poison dans l’accomplissement de la femme, elle peut aussi en être le remède, rendant possible son émancipation et son empouvoirement.



(1) Réécriture libre de la métamorphose de Scylla, Miller, M., & Auche, C. (2019). Circé. Pocket

(2) Étymologiquement, terme grec qui renvoie à la fois au philtre, au charme magique et à la drogue.

Aucun commentaire